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La république des lettres

Lettres, livres & littérature

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CRITIQUE: Belinda Cannone, Petit éloge du désir.

La république des lettres —
CRITIQUE: Belinda Cannone,  Petit éloge du désir.

Belinda Cannone, Petit éloge du désir. Paris : Gallimard, 2013, 164 p. ISBN 978207453290. Prix 2EUR

Dans L’Education sentimentale, Gustave Flaubert disait que « les désirs sont souvent ce qu’une vie a eu de meilleur ». A lire le dernier essai de Belinda Cannone, on ne saurait lui donner tort. Petit éloge du désir est en quelque sorte le prolongement charnel et sensuel de L’écriture du désir (2000), qui entrelaçait « la narration du désir qui meut l’écrivain à des réflexions sur le désir érotique dont il a parfois à écrire. »[1] Voyage au bout du désir, embarquement immédiat.

L’auteure met ses talents de romancière au service de ses compétences d’essayiste pour écrire, transcrire et traduire un désir, défini d’une part comme « l’appétit qui gît en soi, nous disposant à la rencontre intime d’un autre corps, mouvement vital, premier – énergie pure » et d’autre part comme ce qui « représente le mouvement qui fait distinguer et élire, et qui partant de soi se dirige vers un autre choisi pour lui-même, pour ce qu’il est d’autre, différent de soi et de quiconque, et désiré, c’est-à-dire animé pour son altérité même. » (p.15)

Selon Frédéric Laupiès, « Une des formes élémentaires du désir est la tension consciente vers un bien dont je suis privé. L’expérience de la privation est l’expérience de l’absence d’un bien que je devrais posséder étant donné ce que je suis ».[2] Le bien dont Belinda Cannone fait l’expérience de la frustration et d’une « infinie relance » (p.17) est un apollon du nom symbolique de Beloizo, dont la virilité lui inspire quelques réminiscences érotiques à la Catherine Millet, comme en atteste le fragment 44. Car Petit éloge du désir se présente sous la forme d’un récit éclaté, de pensées éparses, à la manière des écrits de philosophes comme Pascal ou Alain. Cette structure quelque peu inhabituelle a l’avantage de témoigner la démarche de l’auteure, à savoir une volonté de saisir (entendez circonscrire) un objet qui ne cesse de se dérober à l’analyse.

On l’entend dire : « Tu voulais écrire un roman sur la sortie de soi, sur ce mode d’être à équidistance de soi-même et du monde qui te paraît la seule manière d’être vraiment au monde. » (p.30) Remarque métatextuelle, s’il en est, qui livre la clef de la distanciation opérée par la narratrice qui engage un dialogue avec elle-même dans un processus de dédoublement quasi schizophrénique. A la manière d’un roman, l’universitaire déploie son questionnement sur le sujet au cœur de sa réflexion.

Dans un style particulièrement élégant et empreint de poésie, Belinda Cannone nous fait goûter au bonheur d’être à deux, à l’étreinte charnelle, à la puissance du désir, à la volupté de sa satisfaction. Le désir aux milles visages qui n’en donne à voir aucun, pas même celui de Beloizo. « Le désir est grave, et grâce – non pas anodin ou une chose parmi d’autres, il est surrection de l’être, cri jeté à la face de la mort, rencontre et reconnaissance de l’altérité, hommage. » (p.50). Quelle beauté !

Piqué par la curiosité, l’on s’abandonnerait bien « à être la marionnette du désir » (p.51) car, en effet, « Le désir suscite une belle curiosité, la même que celle à l’œuvre dans l’amitié, quand tu te réjouis de faire une nouvelle connaissance, goûtant en elle la promesse d’un monde inconnu et mystérieux. Mais plus vaste que l’amitié, le désir provoque un engagement sentimental, intellectuel et aussi sensuel, c'est-à-dire un engagement de tout ton corps-esprit ». (p.64) Le « corps-esprit », c’est le « senti(r)mental – sentir-mental » (p.31). Aussi, le désir met-il en éveil le plaisir des sens, la conjonction de l’émotion et l’intellection, les sensations doublées d’une réflexion.

Le désir fugace et sans cesse réinventé participe donc de cette dynamique incarnée par le concept japonais de mono no aware : « le sentiment de l’impermanence des choses » (p.74), pour reprendre la définition de Cannone. Son polymorphisme amplifie la richesse des interprétations du désir. Selon Jacques-Alain Miller, l’héritier spirituel (et accessoirement gendre) de Jacques Lacan, le désir « court sous tout se qui se dit, y compris dans vos rêves, sans pouvoir être dit en clair. C’est pourquoi il donne matière à interprétation. »[3] L’interprétation lacanienne n’y voit aucune fonction biologique ou physiologique car le désir tiendrait du langage et plus précisément de l’« ordre symbolique ».

En dernière analyse, Petit éloge du désir prend corps avec l’écriture même du désir inscrite dans la chair des mots. Désir poussif mais désirable et solaire, qui – dans un crescendo – devient vite envahissant pour atteindre l’apogée orgasmique qui flirte avec la mort (la petite mort ?). Nocturne, commence alors son reflux post coïtum : « le sentiment de vie s’amoindrit, comme dans la vieillesse, et il faut recourir aux plaisirs élémentaires pour faire durer un peu de joie. » (p.112). Sans jamais disparaître, sinon avec le dernier souffle, « ce souffle d’abord devenu, après tant de belles apnées, régulier, tranquille, puis qui ne laissera plus sa trace de buée sur le miroir tendu devant tes lèvres. » (p.114). Rideau.

Jean-François Vernay

[1] B. Cannone, L’écriture du désir, Paris : Calmann-Levy, 2000, p.19. Ce livre a reçu le Prix de l’essai de l’Académie française 2001.

[2] F. Laupiès, Leçon philosophique sur autrui (Paris: P.U.F., 1999), p.116.

[3] J.-A. Miller, « Lacan, professeur de désir », Le Point 2125, 6 juin 2013, p.72.

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