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La république des lettres

Lettres, livres & littérature

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Critique de Paul Auster, J.M.Coetzee, Ici & maintenant

La république des lettres —
Critique de Paul Auster, J.M.Coetzee,  Ici & maintenant

Paul Auster, J.M.Coetzee, Ici & maintenant. Paris : Actes Sud, 2013, trad. Céline Curiol et Catherine Lauga du Plessis, 320 p. ISBN 9782330024673. Prix 23EUR

« Le monde ne cesse de produire des surprises. Nous n’en finissons pas d’apprendre » (p.315). C’est sur cette déclaration un brin convenue du prix Nobel de littérature 2003 que s’achève la correspondance entre Paul Auster et J.M.Coetzee publiée aux éditions Actes Sud sous le titre de Ici & maintenant. En témoigne ma rencontre avec le personnage lui-même en septembre 2009, lorsque j’ai eu l’insigne privilège de faire la connaissance de John M. Coetzee au Salon International du Livre Océanien – manifestation littéraire dont il était l’invité d’honneur à Poindimié (Nouvelle-Calédonie).

Sa réputation d’homme peu loquace le précédait. On pourrait même dire de lui en anglais : He’s a man of very few words – une caractéristique dont il ne s’en cache pas. Au retour du Festival littéraire de Jaipur, il fait part de son embarras : « J’étais bien décidé à ne pas me soumettre à ces bordées de questions du public qui sont devenues la norme dans les festivals d’aujourd’hui. L’interrogation n’est pas le mode où je suis le plus à mon aise. Mes réponses sont trop brèves, et la brièveté (la sécheresse de ton) est trop facilement perçue comme un signe d’irritation ou de colère » (p.272)

« Le monde ne cesse de produire des surprises », en effet. Lui qui n’a jamais été enclin à accorder des entretiens, ni à se livrer facilement en bonne société ou dans l’intimité, j’ai été profondément touché lorsque Coetzee et moi-même avions pu échanger de longues conversations à table et plus tard lors d’un long trajet de quatre heures en voiture pour rejoindre la capitale, Nouméa. A cette même époque (si l’on en juge au vu des dates de ces échanges épistolaires), ce projet de correspondance sur quatre ans était entamé d’un bon tiers dans le plus grand secret. Nul ne pouvait se douter à Poindimié que notre auguste hôte s’épanchait à intervalles réguliers auprès de son nouvel ami américain, Paul Auster. En effet, des liens d’amitié nourris de la plus haute estime l’un pour l’autre se sont tissés au fil des mois suite à leur rencontre au Festival d’Adélaïde en juillet 2008. « Nous perdons toujours l’amitié de ceux qui perdent notre estime.» (p.16), dira Joubert dans ses Carnets (1809) que Paul Auster cite copieusement.

Les vies sybaritiques dont jouissent ces deux géants de la littérature anglophone qui répondent courtoisement à de nombreuses invitations et, de ce fait, voyagent de par le monde, confirment le train de vie palpitant des grands écrivains signalé par Dany Laferrière dans son Journal d’un écrivain en pyjama : « Je suis encore étonné que depuis plus d’un quart de siècle je n’ai jamais payé, moi qui voyage tant, un seul billet d’avion, ni une chambre d’hôtel, ni même un repas au restaurant. J’ai fait disparaître l’argent de mon champ visuel. Je traverse le monde, en sifflotant, laissant derrière moi une île à la dérive ».[1] Et Paul Auster, en bon Américain qui sait se vendre, ne manque jamais une occasion de glisser un commentaire sur sa riche actualité à presque chaque fax qu’il envoie à son compagnon épistolaire : un festival ici, une conférence à donner dans tel pays, une invitation dans une demeure cossue par-là, une participation à un jury grâce à Paulo Branco – toutes les occasions à saisir sont bonnes pour changer de latitudes.

Il est question dans Ici & maintenant d’une foule de sujets : l’amitié, le sport et la défaite, la fabrique du genre, l’inceste, les langues, l’écriture, la littérature et son déclin, la lecture, quelques ouvrages spécifiques, les compagnes respectives Siri Hustvedt et Dorothy Driver, la mort, les subterfuges de la mémoire, la vie érotique, la nourriture, les critiques cinglantes, pour ne citer que quelques uns.

Les considérations sur la fiction reviennent comme une obsession lancinante qui travaille ces esprits créateurs. A chacun sa marotte. John Coetzee « éprouve de l’agacement face à la fiction qui n’essaie pas quelque chose qui n’a encore jamais été tenté et, de préférence, dans ce médium même. » (p.212) Serait-ce une façon de justifier l’effet de fragmentation qui revient comme élément structural dans la composition de Diary of a Bad Year (2007) ? D’inspiration postmoderne, ce récit est l’histoire d’un écrivain sud africain de grande renommée, immigré en Australie et qui se présente sous la lettre C (comme Coetzee[2]). Journal d'une année noire entrelace plusieurs récits et voix narratives qui bouleversent l’ordre établi de la lecture de sorte que la lecture verticale est toujours possible, mais c’est une lecture qui se prolonge d’une page sur l’autre, à l’horizontal, à laquelle Coetzee nous invite.

Paul, quant à lui, s’interroge sur l’incapacité de ses compatriotes « à comprendre l’imagination – et il leur semble de fait difficile de croire qu’un romancier puisse ‘inventer des choses’. Chaque roman est considéré comme une biographie cachée, un roman à clef. » (p.224). Il est vrai que la docufiction,[3] ces récits à mi-chemin entre le documentaire et la fiction, est une catégorie littéraire qui a le vent en poupe dans les pays anglo-saxons. Du coup, l’on ne s’étonnera pas si la capacité d’invention des romanciers laisse perplexe un lectorat trop à l’affut de faits réels. Pour les écrivains, comme Pessoa, la vie ne suffit pas. Pour les lecteurs anglo-saxons, la fiction ne suffit pas. Match nul. Pas de perdant, mais une défaite – celle des auteurs et des lecteurs qui échouent à être en parfaite correspondance d’idées.

Jean-François Vernay

[1] Dany Laferrière, Journal d’un écrivain en pyjama. Paris : Grasset, 2013, p.19.

[2] John Maxwell Coetzee est originaire du Cap, mais s’est installé à Adélaïde dès 2002 et devint citoyen australien en 2006.

[3] En anglais : « faction », mot-valise qui associe les vocables « fact » et « fiction ».

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