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La république des lettres

Lettres, livres & littérature

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Critique: Dany Laferrière, Journal d’un écrivain en pyjama

La république des lettres —
Critique: Dany Laferrière, Journal d’un écrivain en pyjama

Les essais sur l’acte d’écriture donnent souvent l’idée de l’aboutissement de toute une carrière littéraire qui vient offrir un regard en surplomb sur toutes les astuces déployées au fil des ans. Avec près de trente ans de métier derrière lui, on peut dire que Dany Laferrière a de la bouteille mais, paradoxe des paradoxes, son travail d’écriture n’en est pas plus facilité :

« Aujourd’hui il me faut travailler durant des heures pour retrouver cette grâce qui donnait l’impression que les images surgissaient au bout de sa tige. […] je ne sais pour quelle raison, je cherche à retrouver toujours cette spontanéité du début. L’écriture est une étrange passion dont il faut retarder le plus longtemps l’explosion si on ne veut pas se retrouver, plus tard, avec un goût de cendre dans la bouche – rien de plus terrible qu’un écrivain qui a terminé son œuvre trop longtemps avant sa mort » (p.25).

Entre Dany Laferrière qui propose son Journal d’un écrivain en pyjama et Umberto Eco qui nous fait part de ses Confessions d’un jeune romancier, force est de constater cette année que Grasset affectionne les graphomanes qui savent accueillir les lecteurs dans leur intimité. La promesse qu’ils sauront désormais tout sur les secrets de la création littéraire est une perspective qui réjouira de nombreux jeunes auteurs aspirants. A l’inverse d’Umberto Eco qui opte pour une approche assez cérébrale en s’adressant tout particulièrement à l’esprit, Dany Laferrière nous apprend à regarder le monde de l’écriture à partir du cœur parce que selon son propre constat : « Ecrire est d’abord une fête intime » (p.33).

Quelqu’un signalait un jour que la littérature tend à nous rendre moralement meilleur. Pas toujours, si l’on en croit les confessions de l’auteur de Vers le Sud (2006), grand Don Juan devant l’Eternel, qui dès les premiers chapitres avoue avoir été entretenu par les femmes. Parmi ses bienfaitrices, on compte d’une part, la fille de son propriétaire qui lui faisait grâce du loyer à payer et d’autre part, une caissière qui, éprise d’amour pour notre étalon, lui facturait le dixième de ses achats. Heureusement que Doudou Boicel ne fut pas avare de bons conseils (« Mets-toi du côté des femmes, elles ont du cœur », p.17), car il en allait de la survie de l’écrivain.

Oui, on ne le dira jamais assez : l’écriture est un véritable chemin de croix, un calvaire, pour qui souhaite percer le milieu germanopratin de l’édition décrit si férocement dans le dernier livre d’Edouard Launet, Ecrivains, éditeurs et autres animaux (2013). Mais une fois que l’on s’est fait sa petite placedans cet « écosystème qui n’a guère changé depuis un siècle » (1), une vie paisible de patachon s’offre à soi : « Je suis encore étonné que depuis plus d’un quart de siècle je n’ai jamais payé, moi qui voyage tant, un seul billet d’avion, ni une chambre d’hôtel, ni même un repas au restaurant. J’ai fait disparaître l’argent de mon champ visuel. Je traverse le monde, en sifflotant, laissant derrière moi une île à la dérive » (p.19).

Sur un plan structurel, chacun des courts 182 chapitres est ponctué de quelques lignes en italiques qui sont autant de leçons – souvent formulées avec poésie – tirées par ce vieux renard qui a eu la chance de pouvoir faire de l’écriture son métier. J’en veux pour preuve cet extrait en point d’orgue du chapitre intitulé Comment écrivez-vous ? : « Un bon livre ne se laisse pas dévorer, il s’infiltre à l’intérieur du lecteur pour le brûler à petit feu » (p.30).

On note, ici et là, matière à contradictions, mais Dany Laferrière ne s’en cache pas à l’image de Walt Whitman qui embrassait la multitude et se définissait comme un paquet de contradictions (a bundle of contradictions) : « Do I contradict myself ? Very well, then I contradict myself, I am large, I contain multitudes », in Leaves of Grass (1855). Laferrière, lui, avoue sans vergogne changer d’avis comme de chemise. D’un côté, « la meilleure école d’écriture se fait par la lecture » (p.29) mais de l’autre, lire de bons livres ne fera pas de vous un bon écrivain, admet-il dans Pourquoi ces notes ? Ailleurs, on lit : « Un livre ne démarre pas par une idée mais par cette légère excitation dont on ne sait si elle va générer de la joie ou de l’angoisse » (p.34). Ainsi Dany Laferrière défend-il l’idée qu’une histoire prend appui sur une émotion, mais il avance plus loin que « écrire exige au premier plan de la concentration : on doit à la fois réfléchir le monde et sentir la vie. Harmoniser l’esprit et les sens » (p.37). Ici l’auteur est plus en phase avec les sciences cognitives qui nous rappellent à la mécanique du cerveau humain et nous encouragent à reconnaître l’apport des émotions dans le processus d’intellection au sein du champ littéraire. C’est la raison pour laquelle il vous faudra « Viser le cœur du lecteur, même si on sait que c’est avec sa tête qu’il lit » (p.43).

Est-ce que Journal d’un écrivain en pyjama, qui fourmille de conseils de bon aloi, deviendra le vade-mecum des jeunes écrivains en herbe ? Sans doute, car ce livre chatoyant et criant de vérités incarne l’art et la matière de prétendre à un si noble destin.

Jean-François Vernay

(1) Edouard Launet, Ecrivains, éditeurs et autres animaux (Flammarion, 2013), 9.

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