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La république des lettres

Lettres, livres & littérature

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Critique: Alexandre Gefen & Bernard Vouilloux (dir.), Empathie et esthétique.

La république des lettres —
Critique: Alexandre Gefen & Bernard Vouilloux (dir.), Empathie et esthétique.

Alexandre Gefen & Bernard Vouilloux (dir.), Empathie et esthétique. Paris : Hermann, 2013, 426 p. ISBN 9782705684723. Prix 35EUR

Caveat lector : Entendez cette critique comme une « livraison », au sens où l’entend Virginia Woolf – à savoir l’« évaluation des livres à peine sortis de la presse »

. Si vous souhaitez un compte-rendu un peu plus pointu, il vous faudra consulter les pages d’un site universitaire comme celui d’Acta Fabula (http://www.fabula.org/revue/).

On ne pourra que recommander chaleureusement Fabula, l’excellent site de référence consacré à la recherche en littérature dont Alexandre Gefen, théoricien de la littérature, est le fondateur. Ce dernier codirige par ailleurs le projet ANR « Les Pouvoirs de l’art », qui publie régulièrement des annonces relatives aux émotions, notamment dans le champ pluridisciplinaire des arts. Bernard Vouilloux, quant à lui, est un éminent spécialiste de l’œuvre de Gracq et de l’esthétique.

Le titre Empathie et esthétique évoque quelque peu les dissertations de l’agrégation. Vous savez, ces fameux sujets à deux têtes que les plus motivés des candidats doivent décortiquer, manipuler et analyser en interaction pendant sept longues heures solitaires : éthique & esthétique ou encore lucre & luxure (On a beau être universitaire avec un goût prononcé pour l’abstraction, on en est pas moins poète épris d’assonances et d’allitérations), sinon illusion & réalité, crimes & châtiments (un grand classique !), voire stupeur & tremblements ou slips & caleçons. Trêve de plaisanteries.

Cet ouvrage bicéphale représente donc la somme augmentée des actes tant attendus d’un colloque international qui se tint à Bordeaux en mai 2010 et fait suite à une kyrielle de publications sur le thème de l’empathie

parues ces dix dernières années dans l’espace éditorial francophone – une recherche probablement en réaction à notre société contemporaine de plus en plus marquée par l’exacerbation d’un individualisme qui aurait consigné l’empathie aux limbes, sinon à l’état de latence.

L’introduction, composée à quatre mains (Imaginez-les courir sur un clavier. Pas celui d’un Bösendörfer, cela s’entend !), souligne « la place centrale que nos sociétés font à l’empathie » (5) dans des domaines aussi divers que variés, domaines qui amènent à prendre en compte la réaction émotionnelle de nos interlocuteurs : la vie morale, les relations intersubjectives, les processus décisionnels, pour ne citer qu’eux.

Mais qu’est-ce que l’empathie après tout ? C’est plusieurs choses à la fois. Terme apparu dans le domaine de l’esthétique (d’où la dyade à l’étude), l’empathie, nous dit-on, permet de « prendre conscience des difficultés et des souffrances d’autrui », c’est en quelque sorte « un processus de contagion émotionnelle applicable à toute forme d’émotion » (6). Elle aide à « [p]ouvoir se reconnaître dans autrui et comprendre à quel point son humanité est la nôtre », et en littérature, discipline qui nous intéresse plus particulièrement, c’est grâce à elle que « nous compatissons aux malheurs des personnages, nous partageons, éprouvons, vivons leurs émotions ». (6) Il faut donc apprendre à distinguer deux mécanismes psychologiques sous-jacents : l’identification qui opère sur un mode euphorique et la projection qui procède sur une tonalité dysphorique.

Après avoir circonscrit les différentes acceptions de l’empathie, les codirecteurs de l’ouvrage en viennent très rapidement à exposer leur visée qui est

de discuter de la question de savoir si quelque chose comme l’empathie existe, en quoi elle consiste, quels en sont les formes et les effets, dans le cadre de la relation esthétique que nous pouvons entretenir avec des objets ou des phénomènes naturels, avec des textes, des spectacles, des images, de la musique, des artefacts. (8)

Divisé en six parties, l’ouvrage compte 20 contributions qu’il me sera impossible de détailler dans cette critique. A tout seigneur tout honneur, commençons donc par l’article stimulant d’Alexandre Gefen (chapitre 14) qui brosse les grands traits d’un genre nouvellement identifié : la littérature de l’empathie. Parmi les auteurs de renom qui ont contribué à ce courant, on citera Emmanuel Carrère, Danièle Sallenave, Patrick Modiano, François Bon, etc. Gefen définit ce genre comme « un courant français contemporain » qui « décline des formes d’attention à autrui esthétiquement remarquables » et qui s’accompagne « d’un métadiscours sur la nécessité de témoigner et de compatir ». (283) Je résume donc son propos ainsi : au moyen d’un détour par l’altérité, ces auteurs témoignent « pour un autrui concret et incarné », afin « de sentir et de relier », « de mettre en partage une sensibilité aux précaires, aux victimes » (283). S’appuyant sur les éthiques de la réciprocité et du care

telles qu’elles furent développées outre-Atlantique par des penseurs comme la philosophe américaine Martha Nussbaum et la psychologue Carol Gilligan, Gefen série les points communs qu’il décline à la page 284 :

  1. « un matériau thématique privilégiant les subalternes et les êtres privés de parole » pour pallier une certaine « infériorité communicationnelle »
  2. « le déplacement de l’intensité émotionnelle, de la situation en elle-même à la relation du narrateur à son sujet » : il s’agit de « l’empathie comme processus »
  3. « la déflation du roman en récit » : l’accent est mis sur « l’ordinaire de la détresse »
  4. « l’absence de discours moral abstrait »

Dans l’ensemble, il en ressort que ces écrivains s’attachent à véhiculer « une micropolitique du sensible » (285).

Françoise Lavocat, quant à elle, développe de manière très fouillée le concept d’identification au chapitre 7 en faisant un tour d’horizon des diverses théories ante et post-1990, en commençant par l’approche psychanalytique : « Processus psychologique par lequel un sujet assimile un aspect, une propriété, un attribut de l’autre et se transforme, totalement ou partiellement, sur le modèle de celui-ci ». On reconnaît bien là l’efficacité terminologique de Laplanche et Pontalis dans Vocabulaire de psychanalyse (1967). Après l’évocation des diverses approches auxquelles elle souscrit ou pas, Françoise Lavocat nous parle de l’empathie en rappelant utilement les critiques formulées à son encontre : l’empathie serait « assimilée à un désengagement politique, à une obscénité morale (elle passerait par la jouissance de la souffrance d’autrui), ou encore à un instrument de manipulation de l’auteur ou de domination de l’Occident » (155). Il existe donc une « interdépendance entre réponse empathique et évaluation morale » (158-9). L’auteure en vient à faire un bilan qui laisse plus de questions en suspens qu’il n’apporte de réponses : les techniques narratives propices à l’empathie demeurent un mystère et l’intensité des réponses empathiques n’est pas liée à la qualité du développement des personnages. Nous voilà bien avancé ! Mais ces incertitudes sont fécondes à la mise en place d’une recherche qui analyserait le « rapport entre lacune, neutralité du personnage et empathie » (164).

Empathie et esthétique est donc un ouvrage collectif stimulant qui répond en quelque sorte à l’appel d’Yves Citton dans Lire, interpréter, actualiser. Pourquoi les études littéraires ? Parce qu’« étudier la littérature, c’est un moyen de cultiver ses goûts, de façonner sa sensibilité, d’orienter ses amours, de réévaluer ses priorités et ses fins », il est « plus urgent que jamais d’ouvrir un espace commun (circonscrit, structuré et normé) dans lequel la formation des goûts, des amours et des haines puisse être discutée ouvertement ». Commencer par l’étude de l’empathie est donc un bon début.

Jean-François Vernay

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