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La république des lettres

Lettres, livres & littérature

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Le blues des écrivains de Thomas Rabino

La république des lettres —
Le blues des écrivains de Thomas Rabino
L'écrivain jouit d'une image peu en rapport avec le réel. Libre et solitaire, réfugié dans sa bulle, il échapperait presque aux contingences matérielles. Mais, à côté d'une fraction d'auteurs vivant de leur plume, la plupart font face à un quotidien moins romanesque.

« Les gens ont une totale méconnaissance de notre condition. Ils croient, par exemple, que l'auteur touche l'intégralité du prix de ses livres, et ils tombent des nues en découvrant la faiblesse de son pourcentage», constate Marie Sellier, présidente de la Société des gens de lettres (SGDL), qui résume ici l'état d'esprit d'une profession fantasmée : beaucoup d'auteurs exercent en effet une seconde profession plus rémunératrice, en lien ou non avec l'écriture. Les moments de rencontre avec le public sont pourtant nombreux, à commencer par les salons, fêtes, festivals et foires du livre qui fleurissent chaque année aux quatre coins du pays. Or, ces manifestations appréciées des lecteurs comme des auteurs - ils y sont souvent choyés par les organisateurs - illustrent, voire creusent, le malentendu : séparés par une barrière que sont ces tables surmontées de piles de livres, l'écrivain et les visiteurs y partagent un même malaise.

"Ça parle de quoi, votre livre ?"

Coutumier des salons qu'il décrit volontiers comme une «parenthèse enchantée, à l'abri des soucis, le temps d'un week-end passé en compagnie de personnes partageant une même passion», Arnaud Friedmann (1), romancier et directeur d'une agence de Pôle emploi, a récemment fait l'expérience d'un salon passé à côté d'un auteur «qui vend ses livres comme de la morue, attrape le chaland dans ses filets et l'empêche de repartir sans avoir acheté un bouquin. Impossible de voir quiconque s'approcher quand votre voisin lance aux passants : "Vous aimez le bonheur ? Vous aimez l'amour ? Ce livre est fait pour vous !" Le pire, c'est que ça marche !» constate Friedmann, un rien dépité. De fait, les visiteurs des salons n'osent pas toujours feuilleter un livre sous les yeux de son auteur, au risque de se sentir obligés d'ouvrir leur porte-monnaie. «D'autres passants demandent : "Ça parle de quoi ?" Quand on leur répond, ils soupirent et se barrent sans même dire merci ou au revoir», s'étonne Marianne Maury Kaufmann (2), dessinatrice et romancière. Si l'auteur se montre ouvert et disponible, il pourra conquérir quelques sympathiques lecteurs ou, cela arrive, recueillir les états d'âme d'un badaud esseulé. «On trouve aussi des types qui vous parlent pendant une demi-heure du musée local de guêtres napoléoniennes», s'amuse Friedmann. Devenu le biographe de Coluche, Romy Schneider ou Annie Girardot, l'ex-journaliste Bernard Pascuito (3) passe, lui, ses journées à répondre à une même question : «Vous l'avez bien connu ?» «Les gens veulent d'abord acheter le livre d'un proche, estime Pascuito, sans doute parce qu'ils y voient la garantie d'un sujet bien traité. Mais on ne pose jamais cette question aux biographes de Napoléon !» Au fil du temps, des auteurs se lassent. «Je suis en train de lâcher les salons, déclare Maury Kaufmann. Après avoir beaucoup aimé, j'ai de plus en plus de mal à faire la marchande.» Force est de constater que l'écrivain doit savoir vendre son travail, secondant là une des attributions de l'éditeur, avec lequel les relations se révèlent parfois complexes.

"Il y a un truc qui déconne"

«Fini le temps où un type comme moi recevait des avances confortables, que l'éditeur ne semblait pas avide de récupérer. Maintenant, ils sont à peu près tous obsédés par leur bilan financier. Bientôt, il va falloir payer pour publier !» plaisante Morgan Sportès (4), auteur d'une vingtaine de romans. Alors qu'un premier contrat d'édition accorde généralement une avance de 500 à 3 500 €, Arnaud Friedmann n'a pas touché un centime lorsqu'il a publié ses livres chez un petit éditeur.

«J'étais tellement content que mon manuscrit sorte enfin... Le plus amusant, c'est que cet éditeur m'a intenté un procès lorsque je suis parti chez Lattès. Pour dénonciation d'un contrat qu'il n'a jamais voulu me faire signer !» Suffit-il, comme l'expliqua jadis un ponte du métier, d'être un bon négociateur pour obtenir de bonnes avances ? «On donne beaucoup d'argent aux auteurs rentables, on publie vaguement les autres, mais, sans une mise en place efficace et un suivi médiatique, c'est un peu comme si on les mettait directement à la poubelle», estime Morgan Sportès. Limitée à quelques mois de visibilité en librairie, la durée de vie d'un ouvrage n'a jamais été aussi brève. Difficile en effet de se faire une place dans le flot des 600 sorties de septembre et d'autant de nouveautés en janvier, à plus forte raison quand le nombre d'attachés de presse et le volume de la presse littéraire ont baissé par rapport aux années 80 ; une époque où, déjà, les 300 parutions de la rentrée étaient jugées excessives.

Les mois de mai et juin constituent pour l'écrivain une autre échéance marquante, celle des relevés de droits, synonymes d'une paye annuelle versée régulièrement en retard.«Les éditeurs gonflent souvent les chiffres donnés à la presse, souligne Sportès. On vous dit que le bouquin a fait 150 000 exemplaires, alors qu'en fait on plafonne à 60 000.» Si nombre d'auteurs se satisferaient de tels scores, beaucoup s'estiment trompés d'une tout autre façon. Ce sujet brûlant demeure d'ailleurs l'un des rares à propos duquel un écrivain réclame l'anonymat. «Sur les 4 000 ventes de mon livre, l'éditeur en a déduit 1 800, considérés comme des exemplaires promotionnels. J'ai perdu un peu de mes illusions en voyant ces relevés de ventes fantaisistes. Il y a un truc qui déconne», assure un auteur. «C'est quand même le grand scandale de l'édition, témoigne un autre. Quand on veut bien nous rendre nos comptes, c'est illisible ou lacunaire. L'éditeur sait très bien qu'avoir recours à un avocat coûte fort cher, et sans la possibilité des actions de groupe...» Même si ces impairs ne sauraient être la norme, la solution reste connue : créer un organisme indépendant, chargé de collecter et redistribuer les droits d'auteur sur le modèle de la Sacem. «On y pense beaucoup», précise la présidente de la Société des gens de lettres.

Des auteurs matraqués

«On est dans un modèle ultralibéral. Des travailleurs isolés, pas de droits au chômage, pas de congés payés, une protection sociale très faible... Et pas le moyen d'action qu'est la grève», s'insurge Virginie Ollagnier (5), romancière et scénariste de bandes dessinées. Depuis peu, une partie des auteurs font front derrière l'unique syndicat de la profession - le Syndicat national des auteurs et des compositeurs - et le Conseil permanent des écrivains contre une réforme de la retraite complémentaire obligatoire, imposée sans la moindre concertation. Le 5 mai dernier, un simple courrier annonçait ainsi que les droits d'auteur seraient dès 2015 ponctionnés au taux unique de 8 %, se substituant à la cotisation minimale de 200 € par an. «Ça a été vécu comme une catastrophe, assure Marie Sellier. Certains ont envisagé la grève des signatures sur les salons, mais on ne veut pas nuire aux organisateurs. Et comme nous sommes peu syndiqués...» En pointe du mouvement, les dessinateurs de BD, suivis par les auteurs de littérature générale, ont toutefois obtenu que la moitié de cette augmentation soit effectivement prise en charge par la Société française des intérêts des auteurs de l'écrit (Sofia), responsable de la perception et de la répartition des droits de prêt en bibliothèque. Il n'empêche, la mobilisation continue. «On a vraiment l'impression de se faire matraquer. Entre cette transition vers le numérique privée de débat sur notre rémunération, de nouvelles cotisations sociales, cette affaire de retraite complémentaire et la hausse de la TVA, ce n'est pas possible», estime Marie Sellier.

Aides d'urgence

Chaque année, la commission sociale de la SGDL étudie une soixantaine de dossiers d'auteurs en détresse. Pourvue d'un fonds de 72 500 €, cette instance séculaire - dont l'équivalent existe au sein de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD) - constitue «un dernier recours, explique Valérie Hardé, assistante sociale à la SGDL. Les profils des demandeurs sont variés, même si les célibataires de plus de 35 ans dominent. Il s'agit aussi d'auteurs connus, publiés dans de grandes maisons, qui font face à un accident de parcours. S'ils se trouvent privés d'une commande importante et que leur chaudière tombe en panne en plein hiver, on les aide.»

Cette précarité n'est pas fréquente, «même s'il y a parfois des situations difficiles, atteste l'écrivain et critique Pierre Jourde, qui a siégé pendant trois ans au sein d'une commission du Centre national du livre. Il y a dissociation entre un discours de l'indépendance et de la rébellion propres à l'écrivain et une réalité toute différente, où l'auteur est salarié des médias ou soutenu par l'Etat grâce à des bourses et des aides. Mais il importe de soutenir les écrivains pour contrebalancer les lois du marché, qui ne doivent pas régner seules dans la culture». Pour soutenir ces écrivains en plein blues, commençons donc par les lire davantage...

(1) Le tennis est un sport romantique, JC Lattès, 250 p., 17 €.

(2) Dédé, enfant de salaud, Fayard, 160 p., 18 €.

(3) La Face cachée de Didier Deschamps, First, 352 p., 17,95 €.

(4) Tout, tout de suite, Le Livre de poche, 432 p., 7,60 €.

(5) Rouge argile, Liana Levi, «Piccolo», 214 p., 9,50 €.

LITTÉRATURE, LE DÉSAMOUR

Où en sommes-nous avec la littérature ? Jadis portées aux nues et partie intégrante du génie français, les lettres souffrent aujourd'hui d'une sourde désaffection, qu'ont tenté récemment d'analyser plusieurs ouvrages.

Installé un soir dans son compartiment de TGV, Yves Le Pestipon, ancien normalien agrégé de lettres, observe ses plus proches voisins et constate : «Personne autour de moi ne lisait de livre de littérature.» Magazines, ordinateurs portables et MP3 sont de sortie, mais pas la trace du moindre roman, ou d'un recueil de nouvelles. Et ne parlons pas de poésie.

L'anecdote, racontée en introduction de son dernier livre, Oublier la littérature ?, fait sens. Quand, comment et pourquoi la littérature a-t-elle reculé dans nos vies, pour devenir un produit culturel parmi d'autres, concurrencée de tous côtés par les images du cinéma ou de la bande dessinée, d'une part, et la musique à portée d'écouteurs, d'autre part ? Pourquoi les études littéraires, passage rituel pour les élites il y a encore un demi-siècle, sont-elles aujourd'hui largement supplantées par les filières scientifiques, cursus dorénavant privilégié par les meilleurs élèves ?

Yves Le Pestipon avance plusieurs pistes, qui sont davantage des hypothèses que des réponses tranchées. Il se penche notamment sur les relations ténues qu'entretiennent les lettres et l'école. Il relève les «crises» qui touchent les notions de «hiérarchisation» et de «conservation» des textes, indispensables à la perpétuation des œuvres de génération en génération.

Ce malaise dans l'enseignement de la littérature est également pointé par Tzvetan Todorov, dont le petit essai la Littérature en péril, paru en 2007, vient d'être réédité en poche. Historien des idées et chercheur au CNRS, Todorov dénonce les méfaits d'une «conception formaliste de la littérature» et de cette «manière ascétique» de la transmettre, dont sont imprégnées les institutions françaises, du collège à l'université. «A l'école, on n'apprend pas de quoi parlent les œuvres, mais de quoi parlent les critiques», assène-t-il, reconnaissant par ailleurs qu'il fut l'un de ceux qui, dans les années 70, participèrent à cette évolution à travers le mouvement structuraliste.

Difficile devant un tel constat de ne pas entendre la désaffection du public pour les livres. Si, comme le pense et l'écrit Todorov, «le lecteur ordinaire continue de chercher dans les œuvres de quoi donner sens à sa vie», il n'est guère étonnant qu'il garde ses distances avec les conceptions en vogue parmi les professeurs, les critiques et les écrivains contemporains.

Abondant faussement dans le sens des déserteurs des bibliothèques, le jeune auteur Pierre Ménard s'est fendu dernièrement d'un petit livre au titre on ne peut plus explicite. Paru au Cherche-Midi, son 20 bonnes raisons d'arrêter de lire, énumère tous les défauts de ce vice impuni qu'est la lecture. Sous la mauvaise foi outrée s'ébauche une certaine antinomie entre le goût des livres et les impératifs de l'époque. En vrac, lire nuirait «à la réussite professionnelle», rendrait «réactionnaire», ou, pis, serait «économiquement aberrant». Méfaits impardonnables dans nos contrées. Pierre Ménard (qui aurait pu écrire le Quichotte) a pris le parti d'en rire.

Oublier la littérature ?, d'Yves Le Pestipon, Ombres blanches, 141 p., 16 €.

La Littérature en péril, de Tzvetan Todorov, Champs Essais, 92 p., 6 €.

20 bonnes raisons d'arrêter de lire, de Pierre Ménard, Le Cherche-Midi, 122 p., 12 €.

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