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La république des lettres

Lettres, livres & littérature

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Critique: "Bram Stoker, Dans l’ombre de Dracula" de Alain Pozzuoli

La république des lettres —
Critique: "Bram Stoker, Dans l’ombre de Dracula" de Alain Pozzuoli

Au moment même où le Dracula Untold de Gary Shore tient le haut de l’affiche tant dans les cinémas australiens que métropolitains, je referme avec satisfaction la biographie captivante sur Bram Stoker (1847-1912), le père de Dracula qui, à l’image de Mary Shelley ou de Robert Louis Stevenson, fut condamné à vivre dans l’ombre de sa créature monstrueuse. Selon une réplique désormais célèbre de Luke Evans, alias le prince Vlad III de Valachie dans Dracula Untold, « Parfois le monde n’a que faire d’un héros, parfois, ce qui lui faut est un monstre » (1).

On le sait bien depuis le bon mot d’André Gide, pour qui « on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments », que le moralisme ne paie pas dans l’univers de la fiction. En revanche, les amours interdites… Je vous l’accorde qu’il semble avoir une esthétique de la monstruosité et de la noirceur qui fascine les lecteurs, à telle enseigne que Dracula (1897) serait le deuxième livre le plus lu dans le monde après la Bible. Alors que le mythe littéraire est largement répandu, son créateur, lui, est resté tapi dans l’obscurité depuis trop longtemps – une injustice qu’Alain Pozzuoli entendit réparer il y a deux ans de cela à l’occasion du centenaire de la mort de Bram Stoker. Dans le sillage du naufrage du Titanic, l’auteur de Dracula s’éteignit « dans l’indifférence générale, à son domicile de Pimlico, dans la soirée du 20 avril 1912 » (p.159).

Dans cette étude ab ovo et fouillée de la vie du génie irlandais qui a mis près d’une décennie à écrire son chef d’œuvre de la littérature gothico-fantastique (non sans avoir pratiqué le communisme des idées avec Joseph Sheridan Le Fanu), Alain Pozzuoli explore la part obscure d’un homme qui était, « de par son métier, amené à se trouver souvent dans la lumière (tout en étant le plus souvent caché derrière la célébrité d’Irving) » tout en étant « attiré par les zones d’ombre », parmi lesquelles « ses tendances, sinon homosexuelles, du moins homosexuées, en tout cas des désirs homo-érotiques qui courent tout au long de son histoire personnelle comme de son œuvre » (p.16). Et ce spécialiste du vampirisme dans la littérature, bien conscient de la nature sensible de sa thèse, de rajouter ce caveat lector :

Certains pourront être choqués par cet aspect de la personnalité de Stoker, et le trouveront farfelu ou attentatoire. Loin de nous une telle intention, bien au contraire ; car au vu de ces éléments, il nous semble que le cas de Bram Stoker éclaire avec lui toute une catégorie d’hommes de son époque que la rigidité morale de l’ère victorienne a poussés à vivre dans l’ombre pour ne pas risquer de subir les foudres de la société bien-pensante (p.17).

Un coup de foudre pour l’acteur Henry Irving ; une admiration pour Walt Whitman et son poème sulfureux Calamus qui divisera la gent estudiantine dublinoise de Trinity College ; un mariage précipité : autant d’indices parmi quelques autres qui plaident dans le sens d’une « réelle sensibilité homosexuelle » (p.168), sinon d’un désir homo-érotique latent ou refoulé décelable en filigrane. Le propos bien ficelé de Pozzuoli est conduit à la manière d’une enquête policière développée au fil des pages avec en point d’orgue une révélation au chapitre 20, qui précède le dernier volet de cette fascinante biographie. Avec un goût prononcé pour le suspense, l’emphase et la dramaturgie, Pozzuoli finit par lever le voile sur « L’énigme Stoker » avec une fine lecture psychologique de l’œuvre qui ne manque pas de sagacité :

Dans ses romans, comme dans certaines de ses nouvelles, Stoker nous raconte éternellement la même histoire (la sienne), celle d’un homme (ou d’une communauté d’hommes) vivant caché sous un masque auquel une révélation imminente aux yeux de ses contemporains risque, si elle se produit, de bouleverser l’ordre des choses. Tel est le cas notamment pour Dracula. Le vampire, monstre venu des limbes (de l’inconscient ?), projeté dans le monde futile et versatile du Londres de cette fin du XIX siècle, voit son irruption provoquer de tels changements de comportement que cette société s’en verrait totalement bouleversée, et symboliquement mise à mort par l’intrusion de préceptes complètement étrangers à ses habitudes (p.173).

Il ne tient qu’à se replonger dans toute l’œuvre littéraire de Stoker pour s’en convaincre et se rendre compte par la même occasion à quel point le poids de ce mythe devenu universel est écrasant. Car au-delà de la filiation souvent réduite à pater incertus, qui est capable de citer le titre d’un de ses onze autres romans ou celui d’une de ses nombreuses nouvelles ?

Jean-François Vernay

(1) Sometimes the world no longer needs a hero, sometimes, what it needs is a monster.

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