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La république des lettres

Lettres, livres & littérature

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Recension: « Écrire, à l’heure du tout-message, Jean-Claude Monod»

La république des lettres —
Recension: « Écrire, à l’heure du tout-message, Jean-Claude Monod»

Paru peu de temps avant que David Roberts, journaliste américain travaillant pour le site d’information Grist, ne décide de mettre un terme à sa vie hyperconnectée en pratiquant l’abstinence numérique et technologique, à l’instar d’un bon nombre de « déconnexionnistes », le livre de Jean-Claude Monod jette un regard salutaire sur cette surabondance de messages qui envahissent notre quotidien. Écrire, à l’heure du tout-message se veut un livre de réflexion philosophique conçu en quatre volets (Envoyer, Recevoir, Objet, Répondre) qui analysent les propriétés protées du message, fût-il manuscrit, imprimé, voire numérique, moyenâgeux, dix-huitièmiste ou contemporain. Autant de courts chapitres jubilatoires, de par l’effet de chute qui les clôt avec finesse et élégance, à savourer en grappillant ici et là ou en lisant d’une seule traite les analyses surprenantes et pénétrantes de cet enseignant de l’École normale supérieure.

Ce sujet est aussi l’occasion pour Jean-Claude Monod de revenir un peu plus posément sur une actualité dont le sensationnalisme a parfois servi d’écran de fumée pour occulter la réflexion : l’affaire Wikileaks, le tweet de Valérie Trierweiler, les textos « envoyés par Dominique Strauss-Kahn à des “compagnons de libertinage” » (p.167), pour ne citer qu’eux, sont autant d’illustrations concrètes qui permettent aux lecteurs de raccorder l’abstraction de ce raisonnement philosophique à leur quotidien.

On peut ne pas toujours être d’accord avec l’auteur pour qui, par exemple, « le mail (et ne parlons pas du texto !) nous a délivrés du labyrinthe des formules de politesse interminables et convenues, alambiquées et pénibles. “Je vous prie de croire, Madame, en l’expression…” : nous n’avons plus le temps pour ces prières et ces expressions de sentiments qu’on n’éprouve pas » (p.66).

Pour ma part, j’utilise, à l’instar de milliers autres usagers, les formules « alambiquées et pénibles » de rigueur pour clore mes lettres électroniques administratives, les mêmes que j’emploierais dans une lettre postale. Certes le courriel épargne « des forêts entières de papier perdu en correspondances officielles » (1) mais il ne nous libère pas « de cette politesse engoncée et surannée » (p.66). Le courriel a en revanche l’avantage de favoriser une relative immédiateté dans la réception du message (en accélérant le transport de celui-ci lorsque les serveurs ne sont pas saturés), mais pas forcément une immédiateté du message lui-même, ce qui est plutôt l’apanage du SMS dicté par la contrainte d’un usage limité de signes.

La densité de certaines réflexions est allégée par une pointe d’humour qui augmente le plaisir du texte, lorsque Jean-Claude Monod évoque par exemple le code CAPTCHA, qu’il décrit « comme une sorte de “test d’humanité” ! » (p.79). Et le philosophe de conclure sur une goguenardise : « En sommes-nous là ? Des corps physiques tout entiers “arraisonnés” à des machines communicantes qu’ils fournissent en “messages” mais qui finissent par nous demander si nous sommes bien, nous, des humains en chair et en os ».

Oui, il est triste de faire le constat selon lequel nous en sommes bien arrivés là !

Jean-François Vernay

(1) On note au passage qu’il est salutaire que l’enseignement supérieur en France (pas toutes les universités, hélas, car certaines sont encore à réclamer l’envoi d’un dossier papier en triple exemplaire) propose désormais des procédures de recrutement via des serveurs numériques, comme chez nos amis anglo-saxons, pour diminuer la consommation de papier ainsi que l’empreinte carbone.

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