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La république des lettres

Lettres, livres & littérature

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CRITIQUE: Thomas Pavel, "La pensée du roman"

La république des lettres —
CRITIQUE: Thomas Pavel, "La pensée du roman"

Thomas Pavel, La pensée du roman. Paris : Gallimard, coll. Folio essais, 2003, 448 p. ISBN 978-2-07-045076-3. Prix 10,20EUR

Tout livre pose une énigme qu’Italo Calvino s’est efforcé de formuler en ces termes dans Si par une nuit d’hiver un voyageur (1995) : “Lire, c’est aller à la rencontre d’une chose qui va exister mais dont personne ne sait encore ce qu’elle sera”. Le plaisir de la découverte est donc l’un des quelques sentiments universels qu’engendre le livre, fût-il documentaire ou fiction. Ce plaisir est d’autant plus appréciable en l’occurrence qu’il s’accompagne d’un style très agréable qui rend la somme encyclopédique de Thomas Pavel plus digeste.

Toute rédaction d’une histoire littéraire quelle qu’elle soit, comme celle de ce grand théoricien de la littérature d’origine roumaine, ambitionne d’être avant tout un exercice de contextualisation et l’une des grandes gageures de cette entreprise herculéenne est d’ordonnancer ce cumul de connaissances et, d’un regard surplombant, de cerner le vaste champ de production littéraire européenne (même si une dimension internationale se dessine au dernier chapitre intitulé “L’art du détachement” mais qui reste hélas à l’état d’ébauche) tout en faisant le lien entre des œuvres parfois bien disparates. Pavel tente de faire saillir l’intelligibilité en retraçant les trajectoires des grands noms du roman, à commencer par le roman hellénistique.

Afin que le lecteur s’y retrouve dans toute cette production pléthorique, des paliers thématiques regroupés en quatre volets assurent le découpage de La pensée du roman. Selon Jauss, artisan avec Wolfgang Iser du développement d’une esthétique de la réception (Rezeption-aesthetik) au sein de l’école de Constance, “L’histoire littéraire sous sa forme la plus traditionnelle tente ordinairement d’échapper à la pure et simple énumération chronologique des faits en classant ses matériaux selon des tendances générales, des genres et d’autres « critères », pour traiter ensuite, à l’intérieur de ces rubriques, les œuvres selon la chronologie”.(1)

Pour écrire une histoire littéraire qui tend à réduire la subjectivité autant que faire se peut, l’auteur doit donc considérer l’historicité de la littérature de trois façons : a) de manière diachronique pour évaluer la réception des œuvres à travers le temps et La pensée du roman donne pleine satisfaction, à l’exception du volet contemporain que Thomas Pavel a présenté par un rapide survol à grand renfort de name-dropping, (2) passant ainsi le relais à un autre historien de la littérature: “J’hésite pourtant à définir rigoureusement la myriade de courants, de débats et de réussites qui ont enrichi la vie du roman dans les dernières cinq à sept décennies. Les quelques pages qui suivent n’aspirent qu’à fournir une présentation brève et provisoire d’une époque extraordinairement fertile. Je laisse la tâche de mieux définir le roman de cette époque et ses rapports avec le paysage culturel et politique aux spécialistes de la fin du XXe siècle”. (569-70) b) de manière synchronique pour évaluer les auteurs et les œuvres à un moment donné, celui pendant lequel on formule le jugement sans avoir le recul des années pour se soumettre à l’épreuve du temps. La pensée du roman offre de fines analyses littéraires de nombreux récits qui, avec la patine du temps, ont déjà atteint le statut de chef-d’oeuvre littéraire: Don Quichotte, Gargantua, Moll Flanders, Décaméron, Tristam Shandy, Jacques le fataliste, etc. c) de manière à mettre en lumière l’interaction de l’évolution de la littérature avec l’Histoire avec un grand H : cela revient à inscrire les œuvres dans des courants littéraires et les faire entrer en résonance avec les faits historiques marquants. Au-delà des courants littéraires, Pavel retrace avant tout les tensions et les forces qui ont influencé la genèse de ces productions littéraires d’exception. C’est en cela que réside toute l’originalité de la démarche de Pavel que je vous laisse découvrir au fil des pages. Ne boudez pas votre plaisir!

Jean-François Vernay.

(1)H.R. Jauss, Pour une esthétique de la réception (Paris : Gallimard, 1978), 25.

(2) L’art d’émailler ostensiblement son discours de noms de gens connus.

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