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La république des lettres

Lettres, livres & littérature

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CRITIQUE : Jean-Marie Schaeffer. L’expérience esthétique (Paris : Gallimard, 2015)

La république des lettres —
CRITIQUE : Jean-Marie Schaeffer. L’expérience esthétique (Paris : Gallimard, 2015)

Cet article est la version modifiée et définitive de celui proposé à La Cause littéraire.

Jean-Marie Schaeffer, L’expérience esthétique, Paris : Gallimard, 2015, 380 p., ISBN 9782070399802. Prix 20EUR.

Véritable investigation philosophique, Jean-Marie Schaeffer mène son enquête et ses contre-enquêtes (1) dans L’expérience esthétique en avançant prudemment des hypothèses, en sériant les problèmes qui se posent, puis en les traitant un à un dans un enchaînement qui en élucide la logique avec finesse, avant de présenter ses conclusions très nuancées. En règle générale, le théoricien étaye ses hypothèses à l’aide d’indices qui reposent pour l’essentiel sur des travaux scientifiques mais cela n’oblige point le lecteur à se ranger systématiquement à l'opinion de ce philosophe spécialiste d’esthétique et de théorie des arts. Schaeffer en vient à examiner la notion éponyme dans ses dimensions philosophique, cognitive et émotive: un programme qui s’accorde parfaitement avec ce que j’ai appelé par ailleurs « l’analyse psycholittéraire » (2). Il est donc inutile de vous dire à quel point cette démarche pluridisciplinaire de chercheur me réjouit!

Avec Petite écologie des études littéraires. Pourquoi et comment étudier la littérature ? (2011), l’auteur nous avait habitué à des propos philosophiques denses mâtinés de références éclairantes aux psychologies du développement et cognitive. Fort de son emperia (3) littéraire, il récidive dans son dernier ouvrage en date avec l’écriture d’une monographie dont le but est de « remonter des phénoménologies multiples de ces expériences vers les ressources cognitives et émotives communes qu’elles mettent en oeuvre et auxquelles elles impriment une orientation non seulement spécifique, mais aussi [...] à bien des égards singulière » (18).

Dans La revanche des émotions: essai sur l’art contemporain, Catherine Grenier voit en Roland Barthes – écrivain que Jean-Marie Schaeffer semble affectionner tout particulièrement – le héraut/ héros du tournant affectif en France:

Ardent défenseur de la distanciation brechtienne, Roland Barthes réintroduit cependant dans La Chambre claire, qu’il écrit en 1980, une dimension affective et personnelle qui constitue le signal d’une réorientation de l’ensemble de la communauté intellectuelle française. (4)

Et c’est ce même Roland Barthes qui devient le point de départ d’une longue réflexion sur « L’attention esthétique », l’objet du second chapitre. Mais ne sautons pas les étapes!

Revenons à la « La relation esthétique comme expérience ». Dans ce premier chapitre, l’auteur analyse tour à tour les notions clefs d’esthétique et d’expérience pour tracer l’épure de son projet et circonscrire la définition d’expérience esthétique perçue comme « une expérience attentionnelle exploitant nos ressources cognitives et émotives communes, mais les infléchissant d’une manière caractéristique, inflexion en laquelle réside sa spécificité ‘expérientielle’ » (45).

Au chapitre suivant, alors qu’il tente de distinguer l’attention esthétique de l’attention commune, Schaeffer souligne que « l’importance des investissements affectifs en situation d’attention esthétique constitue un puissant facteur de densification de l’expérience [...] parce qu’elle intensifie notre implication psychique dans le processus attentionnel » (61). En d’autres termes, il n’est pas de relation esthétique sans engagement émotif. Quelque part, cette composante émotive quelque peu attendue qu’il développera plus loin tient du bon sens. En revanche, là où il surprendra le lecteur, c’est en mettant au jour qu’il « n’existe pas plus d’attention standard que d’attention esthétique mais une pluralité de stratégies attentionnelles qui puisent toutes aux mêmes ressources » (100).

Le chapitre subséquent décline « Les émotions dans l’expérience esthétique »: « les sensations évaluantes de base », « les sentiments ou affects dépourvus d’objet » et « les émotions à contenu intentionnel » , autant de catégories nullement figées puisque certains processus émotifs sont pour ainsi dire des transfuges: « C’est le cas de la ‘tristesse’ : je peux être triste parce que mon père vient de mourir (il s’agit alors d’une émotion à contenu intentionnel, mais comme déjà indiqué, la tristesse peut aussi être un état de type ‘humeur’ dans lequel je me trouve sans qu’il soit rattaché à la représentation d’un objet » (122). Quelle que soit la catégorie à la quelle ils appartiennent, les processus émotifs sont tripartites: ils possèdent « un contenu, une composante ‘d’éveil’ [...] et une valence hédonique » (124). Ce pan entier sur les émotions permet à Schaeffer de convenir du fait « qu’une théorie des émotions esthétiques ne saurait se distinguer d’une théorie générale des émotions » (150), c’est la raison pour laquelle il n’y a pas de « quasi-émotions, des émotions feintes ou des semblants d’émotion » (150) dans l’expérience esthétique. Même en contexte imaginatif, l’émotion demeure véritable.

Au chapitre pénultième, « L’expérience esthétique comme expérience hédonique », l’auteur sonde la valence hédonique par le biais d’approches multiples qu’il passe en revue afin d’expliciter le cheminement du désir au plaisir. Les références à Gerard Genette – à qui le livre est dédié puisque ce dernier entre en résonance avec l’un de ses ouvrages : L’Oeuvre de l’art II. La relation esthétique (1996) – se font plus nombreuses et le propos s’illustre d’abstractions iconographiques, relent scientiste du structuralisme littéraire, que l’on pourrait presque confondre avec des schémas d’alimentation électrique.

Le dernier chapitre, « Généalogie et fonctions de l’expérience esthétique », qualifié de spéculatif par le philosophe lui-même, a suscité moins d’enthousiasme de ma part.

Tout hautement intelligible que soit ce livre lumineux, il s’adresse néanmoins à un public érudit très ciblé qui aura, du moins je l’espère, la formation et l’intérêt pour déplier le raisonnement qui structure ce propos très dense. Dans le cas contraire, les lecteurs devront peut-être faire preuve de pugnacité dans ce corps-à-corps avec le texte pour apprécier la pensée de Jean-Marie Schaeffer.

(1) L’esthéticien prend le contre-pied des thèses de certains chercheurs comme Nelson Gooodman, Lahroodi et Schmitt, voire même de perspectives telle la position antihédoniste face au mode d’action des oeuvres d’art.

(2) Pour prendre connaissance des principaux traits de l’analyse psycholittéraire, lire Jean-François Vernay. Plaidoyer pour un renouveau de l’émotion en littérature (Paris, Éditions Complicités, 2013), 91-113.

(3) Concept d’Aristote défini dans L’expérience esthétique comme « l’ensemble des compétences pratiques acquises à travers une familiarisation progressive avec le même type d’objets (et de projets) » 38.

(4) Catherine Grenier. La revanche des émotions: essai sur l’art contemporain (Paris: Le Seuil, 2008), p.23.

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