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La république des lettres

Lettres, livres & littérature

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Critique : Epeli Hau’ofa ou l’Océanie ré-imaginée

La république des lettres —
Critique :  Epeli Hau’ofa ou l’Océanie ré-imaginée

La toute jeune maison d’édition Pacific Islanders Editions (2013) s’assigne pour mission de « contribuer à reconnecter la Polynésie française avec la région Pacifique en traduisant en français des ouvrages d’auteurs océaniens anglophones ou en éditant des textes océaniens francophones non disponibles en Polynésie française ». (1)

Dans la droite lignée de cette politique éditoriale, elle vient de faire paraître le troisième opuscule sous la plume de Epeli Hau’ofa (1939-2009) qui, à l’instar des deux premiers, est issu d’un recueil d’articles anglophone : We are the Ocean: Selected Works (2008). Trois publications qui sont passées presque inaperçues, un sort souvent réservé aux littératures dites « émergentes » qui ont rarement voix au chapitre tant dans la presse d’information générale que dans la presse spécialisée (lisez : les revues littéraires).

Ce n’est sans doute pas un hasard si Stéphanie Vigier ouvrit sa monographie La fiction face au passé (2) sur une citation de cet écrivain tonguien et si Subramani décida de lui accorder une plus grande place dès la seconde édition de son étude consacrée à la littérature du Pacifique Sud. (3) Epeli Hau’ofa, qui passe pour l’une des figures majeures de la pensée postcoloniale du Pacifique, le mérite à plus d’un titre. Titulaire d’un doctorat en anthropologie sociale, il commença à enseigner dans le supérieur, devint pendant quelques années le secrétaire particulier du roi de Tonga (1978-1981), puis co-dirigea avec sa femme la revue littéraire Faikara. Il quitta Tonga pour transmettre son savoir à l’Université du Pacifique Sud (Fidji) où il fonda en 1997 le Centre océanien des arts et de la culture, un organisme qu’il dirigea pendant de nombreuses années.

Au-delà de l’impact de sa culture, de ses origine et de ses recherches, il est fort à parier que ce parcours migratoire ait en quelque sorte influencé son ethos. Hau’ofa ferait ainsi partie de ces « types radicalement nouveaux d’être humains » (4) qui en viennent à « inventer la terre sous [leurs] pieds ». (5) C’est donc sans surprise qu’il redéfinit la surface terrestre océanienne par son environnement marin afin de lutter contre la stéréotypie négative et vision condescendante dont est victime l’Océanie, (6) trop souvent réduite à la petitessse de ses îles dites isolées. Dans Notre mer d’îles, l’auteur rappelle que : « Le monde océanien n’est pas petit ; il est gigantesque et il devient plus grand chaque jour » (NMI, 11) et que ces carcans entretenus par une « vision étriquée de l’Océanie » (NMI, 35) sont des fictions malsaines et aliénantes pour les insulaires du Pacifique :

« Le dénigrement, qu’il soit intériorisé depuis longtemps ou qu’il soit transmis de génération en génération, peut engendrer une paralysie morale, une apathie et une sorte de fatalisme que l’on peut retrouver chez les êtres humains qui ont rassemblés et enfermés dans des réserves ou dans des camps d’internement. Les populations de certaines de nos îles courent le danger d’être enfermées dans les réserves mentales, en plus de l’être géographiquement. » (NMI, 13)

Bien que ces fictions soient étrangères au « peuple de l’océan », elles participent insidieusement à la construction de leur identité. Pour reprendre l’analyse de Nancy Huston, « En pénétrant dans notre cerveau, les fictions le forment et le transforment. Plutôt que nous ne les fabriquions, ce sont elles qui nous fabriquent – bricolant pour chacun de nous, au cours des premières années de sa vie, un soi ». (7) Epeli Hau’ofa entend donc ré-imaginer l’Océanie afin de retrouver l’héritage commun des peuples du Pacifique. Il redéfinit ainsi les tracés des chemins de l’authenticité afin de fournir une représentation plus fidèle à la réalité insulaire de cette aire géographique : « Le monde de l’Océanie n’est ni minuscule ni pauvre en ressources. Il l’était seulement comme une condition de l’emprisonnement colonial qui a duré moins d’une centaine d’années dans une histoire qui en compte des millers ». (NMI, 26-7)

Ainsi, le vrai moi de ce peuple de la mer se loge dans leur osmose avec l’océan, une thématique reprise dans le second livret intulé L’océan est en nous. Eric Wittersheim souligne qu’à la fin des années 60, « une idéologie exaltant l’unité culturelle et la spécificité du monde océanien s’est développé simultanément en de nombreux endroits du Pacifique ; les expressions Pacific Way, Melanesian Way ou Melanesian Socialism vont désigner cette sorte de culture générique englobant tantôt l’ensemble de la région Pacifique, tantôt la seule Mélanésie ou encore une communauté nationale en formation ». (8) De cette analyse, il n’y a pas loin à celle qui verrait Epeli Hau’ofa s’inscrire dans ce sillage, cherchant à donner une unité, sinon « un fort sentiment d’appartenance » (OEN, 2) à cette région d’îles stigmatisée par l’image de fragmentation que l’européocentrisme lui renvoie. Hau’ofa revient donc sur la genèse de la région océanienne qui, au fil du temps, n’a eu de cesse de se métamorphoser sous le regard de l’Autre, formant ainsi un palimpseste de fictions (9) :

« Au commencement de nos échanges avec le monde extérieur, nous étions de nobles sauvages au paradis des Mers du sud, vivant en harmonie avec une nature bienveillante. Nous étions des âmes perdues et dégénérées qu’il fallait simultanément pacifier, christianiser, coloniser et civiliser. Puis, nous sommes devenus la région du Pacifique sud, d’une importance capitale pour la défense des intérêts occidentaux en Asie. Nous avons été gâtés par ceux dont les vrais intérêts reposent ailleurs et par ceux qui ont conduit de dangereuses expérimentations dans nos îles. Nous sommes ensuite passés par l’étape région des îles du Pacifique, soumise à une dépendance néocoloniale sans fard. Nos courtisans d’autrefois sont désormais en train de créer de nouveaux partenariats atour de la ceinture de notre océan qui nous excluent totalement. Si cela s’était passé ailleurs, notre exclusion n’aurait pas été aussi grave. Mais dans le cas présent, nous sommes physiquement situés au coeur de ce qui est en train de se dérouler tout autour de nous. » (OEN, 19-20)

En se posant comme éveilleur de consciences, l’auteur conteste d’un même élan l’autorité narrative et ses prismes, à savoir les multiples narrations qui ont façonné l’Océanie. Cette partie du monde trop souvent déconsidérée (jusqu’à être prise pour un dépotoir ou une manne de ressources à épuiser sans vergogne) doit à présent faire face aux pires menaces engendrées pour l’essentiel par la cupidité et l’hégémonisme de quelques pays industrialisés peu scrupuleux : le nucléaire, la pêche extensive, la radioactivité, les déchets toxiques, le réchauffement climatique, pour ne citer qu’eux.

C’est par le biais d’une identité partagée qu’Epeli Hau’ofa compte transmettre un socle de valeurs communes qui permettront aux insulaires du Pacifique de s’imaginer membres d’une même communauté : « Il est par conséquent essentiel que nous fondions une nouvelle identité régionale sur la croyance d’un héritage commun de la mer» (OEN, 45), « [...] la mer nous lie les uns aux autres. Elle est source de sagesse infinie. La mer est notre métaphore la plus puissante. L’océan est en nous » (OEN, 56).

Puisque « Notre mémoire est une fiction», (10) précise Nancy Huston dans L’espèce fabulatrice, il est d’autant plus facile pour le penseur tonguien de la retravailler, de la reconfigurer – un acte politique qui, dans Un passé à recomposer, vouera le capitaine Cook aux gémonies : «Tant que ce mauvais génie continuera à se pavaner au centre de la scène, nos peuples et nos institutions resteront là où ils se trouvent actuellement : dans le rôle des figurants et des spectateurs ». (PR, 17) Dans ce troisième texte, en sus de bâtir un projet commun fondé autour de la préservation de l’océan Pacifique, Epeli Hau’ofa appelle les Océaniens à devenir les acteurs de leur propre histoire, car re-créer son passé, c’est avoir la possibilité de recomposer son identité, de refuser l’endoctrinement de la culture dominante, de prendre son destin en main et d’opter pour une idéologie plus salutaire : troquer « un monde vu comme une propriété contre un monde vu comnme un foyer durable ». (PR, 49). Son plaidoyer anti-colonial est une parole à méditer qui, certes, touchera la corde sensible des Océaniens mais qui se voudra, par ailleurs, riche d’enseignements pour les autres lecteurs. Ainsi, conclut-il, « Nous devons donc prendre une part active à la reconstruction de notre histoire, réécrire notre géographie, inventer nos propres réalités et les diffuser à travers nos institutions scolaires et nos sociétés en général ». (PR, 52-3) Un projet qui, me semble t-il, s’accorde parfaitement avec les qualités de l’espèce fabulatrice.

Jean-François Vernay.

(1) Propos repris du site de l’éditeur https://pacificislanderseditions.wordpress.com, consulté le 12/08/15.

(2) La fiction face au passé. Histoire, mémoire et espace-temps dans la fiction littéraire océanienne contemporaine (Limoges : PULIM, 2012). L’avantage que présente la monographie de Stéphanie Vigier est qu’elle fait l’analyse de littératures d’émergence, dont certaines sont encore méconnues du grand public, en épousant le point de vue océanien. Une recension de son ouvrage est disponible ici : http://www.lacauselitteraire.fr/la-fiction-face-au-passe-stephanie-vigier, , lien consulté le 07 août 2015.

(3) « Of these writers, Epeli Hau’ofa and Vilsoni Hereniko are, in fact, considered in South Pacific Literature though somewhat peripherically. They now deserve a more central place in the book ». Subramani, Préface à la seconde édition, South Pacific Literature: From Myth to Fabulation (Suva : Institute of Pacific Studies, 1992), xvii.

(4) « [...] des gens qui s’enracinent dans des idées plutôt que dans des lieux, dans des souvenirs autant que dans des choses matérielles, des gens qui ont dû se définir – parce que les autres les définissent ainsi – par leur différence ; des gens qui au plus profond d’eux-mêmes abritent d’étranges fusions, des unions sans précédent entre ce qu’ils étaient et l’endroit où ils se trouvent ». Salman Rushdie, Patries Imaginaires, Trad. Aline Chatelin (Paris : Christian Bourgois, 1993), 138.

(5) Salman Rushdie, Ibid. (Paris : Christian Bourgois, 1993), 165.

(6) Une stéréotypie négative dont a aussi souffert la Nouvelle-Calédonie, comme le remarque Virginie Soula : « Connu presque exclusivement pour avoir été l’un des derniers territoires peuplés de ‘sauvages cannibales’ puis le bagne français le plus lointain et, plus récemment, le théâtre de violents affrontements entre populations européenne et mélanésienne, l’archipel fut longtemps déconsidéré. Aujourd’hui, ce discrédit est remplacé par un vide mémoriel. L’exportation et la réception des représentations culturelles sont faibles » Virginie Soula, Histoire littéraire de la Nouvelle-Calédonie (1853-2005), (Paris : Karthala, 2014), 7. Lire ma recension de cet ouvrage ici: http://www.lacauselitteraire.fr/pour-une-contre-histoire-litteraire-de-la-nouvelle-caledonie

(7) Nancy Huston, L’espèce fabulatrice (Arles : Actes Sud, 2008), 23.

(8) Eric Wittersheim, « Les chemins de l’authenticité. Les anthropologues et la Renaissance mélanésienne », L’homme 151 (1999), 183.

(9) « L’identité nous vient des histoires, récits, fictions diverses qui nous sont inculqués au cours de notre prime jeunesse. On y croit, on y tient, on s’y cramponne [...] ». Nancy Huston, L’espèce fabulatrice (Arles : Actes Sud, 2008), 31.

(10) « Cela ne veut pas dire qu’elle est fause, mais que, sans qu’on lui demande rien, elle passe son temps à ordonner, à associer, à articuler, à selectionner, à exclure, à oublier, c’est-à-dire à construire, c’est-à-dire à fabuler ». Nancy Huston, L’espèce fabulatrice (Arles : Actes Sud, 2008), 25.

Epeli Hau’ofa, Notre mer d’îles. trad. Guillaume Colombani, Tiphaine Isselé et Serge Massau. Tahiti : Pacific Islanders Editions, 2013, 42 p. EAN 9782954489506. Prix 7EUR

Epeli Hau’ofa, L’océan est en nous. trad. Guillaume Colombani, Tiphaine Isselé et Serge Massau. Tahiti : Pacific Islanders Editions, 2014, 58 p. EAN 9782954489513. Prix 7,50EUR

Epeli Hau’ofa, Un passé à recomposer. trad. Guillaume Colombani, Tiphaine Isselé et Serge Massau. Tahiti : Pacific Islanders Editions, 2015, 60 p. EAN 9782954489520. Prix 7,50EUR

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