Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

La république des lettres

Lettres, livres & littérature

Partager

Archives: L’émergence d’une critique littéraire australienne par J.F Vernay

La république des lettres —

"Correspondances océaniennes", publication que j'ai dirigée de 2002 à 2006, était une expérience très enrichissante. La mise en place de ce semestriel culturel thématique avait pour but de démocratiser les études menées en Océanie. Depuis sa création, "Correspondances océaniennes" a publié les contributions de nombreux spécialistes sur des thèmes aussi divers que la femme, la jeunesse, la nature, la mémoire, les littératures, le corps, la création, l’image, l’Australie, les départs, les insularités et les inscriptions. Cette publication, éditée par l'association « Correspondances Antipodéennes » (loi 1901) dont j’ai assuré la présidence, a été répertoriée dans de nombreux journaux littéraires (ex : article in Antipodes 17: 2, Dec.2003, 167-8) ainsi que dans la banque de données Austlit Database (Australie). Depuis sa création, ont été publiés les auteurs australiens suivants : Robyn Walton, Alexis Wright, Anita Heiss, Stephen Mueke, David Williamson et Terri Janke; de nombreux articles sur des écrivains postcoloniaux aussi variés que Sia Figiel, Christopher Koch, David Malouf, Colin Johnson et Alan Duff, sans oublier des entretiens avec Sia Figiel, Larry Thomas, Janette Turner Hospital et Alan Duff. Pour ce qui est de mes articles sur les auteurs australiens, voici la liste:

"Les Bildunsgromane de Christopher Koch : de la formation à la transformation", Correspondances océaniennes 1 : 2 (Nouméa), octobre 2002, 26-9.

"‘Des hommes traduits’ : Les Australiens, de la copie à l’original", Correspondances océaniennes 3 : 1, avril 2004, 13-4.

"Penser/ Panser les ‘blessures de l’histoire’ : Colin Johnson et sa (re)présentation littéraire de la colonisation", Correspondances océaniennes 4 : 1, octobre 2005, 25-6.

"Survol du roman australien : de sa naissance à nos jours", Correspondances océaniennes 6 : 2, novembre 2007, 23-6.

Et ..."La critique littéraire en Australie", Correspondances océaniennes 2 (Nouméa), Hors-série, octobre 2003, 21-4, article publié infra. Bonne lecture, JFV

.......................................................................................

En 1856, la première critique notable de la littérature australienne, « The Fiction Fields of Australia », paraît sous la plume de Frederick Sinnett dans le Journal of Australasia (Melbourne) fondé cette même année. La critique a donc partie liée avec l’émergence des premières publications.

Très tôt, Melbourne est considérée comme le centre littéraire de l’Australie, duquel est issu le débat d’une littérature nationale. En 1865, l’Australian Journal (Melbourne) paraît pour la première fois et devient le principal diffuseur de la littérature australienne. Mais le 31 janvier 1880 marqua un tournant décisif dans l’édition avec la création du Bulletin (Sydney) par J.F. Archibald et John Haynes. Cet hebdomadaire critique se donna pour vocation la promotion d’écrivains australiens. A l’inverse de la critique melbournienne de facture plus traditionnelle, celle du Bulletin est novatrice et rivalise de créativité. Sydney comptait au début des années 20 une autre publication notable, Vision (1923-4), qui malheureusement s’essouffla très vite. Cette revue néo-classique sous l’influence des symbolistes français de l’époque, fut créée par Jack et son père Norman Lindsay en réaction au nationalisme affiché des écrivains du ‘bush’. Elle donnait ainsi une tribune à des poètes de marque comme Kenneth Slessor (1901-71), Hugh McCrae (1876-1958) et Robert Fitzgerald (1902-87).

Les années 1930 enregistrent des plaintes concernant l’absence d’une « tradition australienne ». A.G.Stephens et Vance Palmer qui comptent parmi les ténors de la critique australienne à cette époque avaient pour principal souci l’expression d’une identité en littérature. Confrontés à une surabondance de livres, certains critiques littéraires, comme Nettie Palmer, se sont donnés pour mission de trier la perle littéraire de l’œuvre plus commerciale. Surtout qu’il nécessitait de mettre l’accent sur les productions locales à une période où l’Australien lambda préférait dévorer les grands classiques et contemporains de la littérature britannique. Un magazine comme All About Books permettait d’orienter le choix des lecteurs grâce à des recensions bien senties.

Par réaction au mouvement des Jindyworobaks des années 1930, un autre vit le jour, avec pour principaux partisans : Harris, Sidney Nolan, John et Sunday Reed. Tout commença par la création en 1941 d’un journal, Angry Penguins (Adélaïde), dirigé par Max Harris. Ce mouvement prit le contre-pied du provincialisme des Jindyworobaks avec un avant-gardisme affiché (union du modernisme et de l’expérimental). Mais suite au canular « Ern Malley » de 1944, ce courant se tarit.

Dans les années 60-70, les revendications de nouveaux mouvements politiques (écologique, féministe, homosexuel, et aborigène) contribuent à la réorientation de la critique qui se cristallise autour de trois grands débats majeurs : le multiculturalisme (dès 1966), la cause aborigène et la conservation. La critique se divise en deux courants : "Australian Cultural Studies" et "Australian Literary Studies". Deux conceptions radicalement divergentes les opposent. Pour les premiers, l’œuvre est le baromètre de la société. En cela elle l’illustre, elle se fait militante, elle anticipe les problèmes d’actualité ou leur fait écho. Pour leurs opposants, l’œuvre est considérée comme un espace clos dont seul le caractère littéraire prime. Ils s’attachent à la structure, au style, à la phraséologie et, de manière plus générale, à l’acte d’écriture.

Dans les années 70 la littérature australienne prend un second souffle : elle commence à s’exporter et à susciter des analyses critiques du monde entier. En Métropole, trois australianistes passionnés (deux universitaires, Michel Fabre et Xavier Pons, et un écrivain-traducteur Jean-Paul Delamotte) ont largement contribué à faire connaître les principaux auteurs de ce continent océanien. En Australie, on assiste à une diffusion accrue des études sur l’histoire littéraire australienne, de monographies d’écrivains et de recueils d’articles critiques que l’on doit aux nombreuses presses universitaires dont la doyenne est la Melbourne University Press (1922), talonnée par la University of Queensland Press (1948). La littérature australienne suscite, dans l’éducation nationale, un vif intérêt. Preuve en est qu’en 1962, G.A.Wilkes est nommé à la première chaire de littérature australienne à l’université de Sydney.

Puis vint, dans les années 70-80 l’engouement pour la théorie postcoloniale (que nous développerons dans un prochain numéro) dont le premier ouvrage théorique de vulgarisation fut écrit par trois universitaires australiens : Bill Ashcroft, Gareth Griffiths et Helen Tiffin, The Empire Writes Back. Salué unanimement par la critique, L’empire contre-attaque, plume en main (1989), est une étude qui détaille la relation complexe qui existe entre la périphérie et son centre métropolitain.

Plus récemment, au début des années 90, on observait l’apparition de nouvelles expressions telles que "les nouvelles littératures anglophones" ("new literatures in English") ainsi que "les littératures d’émergence (anglophones)" ("emergent literatures (in English)") pour désigner les littératures anciennement ou encore sous la tutelle coloniale, à savoir les littératures australienne, canadienne, nigérienne, ghanéenne, sud africaine, indienne, des caraïbes, pour ne citer qu’elles.

Précisons enfin que la presse nationale se charge de promouvoir la littérature au delà des institutions par la publication de créations littéraires, d’articles de fond, et de recensions. Certains quotidiens, tel The Age (Melbourne) ou The Australian (Sydney), publient même un supplément littéraire.

Les imperfections de la critique littéraire

Quelques reproches ont été formulés à l’encontre du cercle de la critique littéraire australienne. Il y aurait une certaine mansuétude qui conduit à penser qu’il y a suffisamment de place dans le monde littéraire australien pour que tout le monde ait voix au chapitre. En somme : à chacun sa chance. Un autre reproche peut être fait au niveau de l’appréciation qualitative des oeuvres. La critique tend à encenser les auteurs avec beaucoup trop de facilité, jusqu’à se fourvoyer complètement comme l’illustre l’affaire Demidenko. La surestimation des écrits provient essentiellement de deux facteurs. A l’origine, il y a peut être une volonté d’établir une hiérarchie littéraire pour pouvoir jouer sur toute la gamme des attributions qui irait du navet au grand classique. Outre cela, puisque la production demeure assez maigre, il y a aussi une propension à encourager de manière systématique les jeunes talents et à consolider la réputation des écrivains connus. Par ailleurs, après avoir canonisé un auteur, la tendance est d’accueillir comme du pain béni tous ses écrits ultérieurs. Imprudent est celui qui tentera une remarque désobligeante sur la production littéraire de notoriétés comme Peter Carey, Patrick White (1912-1980), David Malouf, Christopher Koch, Rodney Hall, ou Colin Johnson. La critique devra donc se borner à quelques remarques positives en occultant les défauts.

Si l’erreur de jugement est toujours humaine, l’oubli, lui, relève de la négligence. La littérature australienne a eu son lot d’oubliés. Le poète et nouvelliste Henry Lawson (1867-1922) fut de ceux qui, tapi dans l’ombre, attendirent qu’un critique jette la lumière sur leur travail. Il vécut toute sa vie dans le dénuement pour obtenir plus tard par le gouvernement australien un hommage posthume qui ne manquait pas d’ironie : un billet de 10 dollars fut imprimé à son effigie. Nous pouvons aussi citer Joseph Furphy (alias, Tom Colins, 1843-1912) qui à sa mort passa presque inaperçu et dut attendre le couple Nettie et Vance Palmer, Kate Baker, A.G. Stephens et d’autres critiques pour être porté aux nues.

Ceci dit, il faut bien garder à l’esprit que la critique est soumise aux aléas des goûts personnels à l’image de la mode. Les auteurs au faîte des honneurs aujourd’hui tomberont peut-être dans l’oubli demain lorsque d’autres noms les auront éclipsés. A l’inverse, ceux qui sont restés discrets jusqu’à présent seront peut-être mieux connus et appréciés plus tard : la roue tourne. Toutefois, en guise de mea culpa, notons qu’il existe un prix qui récompense un auteur âgé lésé dans la reconnaissance de son œuvre, le Patrick White Literary Award, crée par l’illustre écrivain lui-même avec l’argent du Prix Nobel.

Les prix et le jugement littéraires

La première récompense littéraire date de 1818 quand le Gouverneur de la Nouvelle-Galles du sud, Lachlan Macquarie, récompensa Michael Massey Robinson avec deux vaches (sic!) pour avoir été le "poète lauréat" des Antipodes. Depuis il existe plus d’une cinquantaine de prix différents qui se répartissent essentiellement en deux catégories :

• Ceux qui permettent à un auteur de parachever son œuvre par une aide pécuniaire pour entretenir la flamme de sa créativité afin qu’il puisse mener à bien son projet. Parmi les prix les plus prestigieux on compte le Children’s Book of the Year Award et le National Book Council Awards (1973), rebaptisé le National Book Council Banjo Awards en 1988, en hommage au poète nationaliste A.B.Paterson.

• Ceux qui récompensent l’artiste pour son œuvre tel le Patrick White Literary Award, les prix du Age Book of the Year et de Miles Franklin.

Du fait que ces distinctions soient très ciblées, le nombre de concurrents qui entrent en lice est assez modeste. Les critères spécifiques sont :

 d’ordre ethnique comme le Blackbooks Award et le David Unaipon Award qui mettent à l’honneur les écrivains aborigènes.

 d’ordre générationnel comme les prix "Patrick White" et "Australian Vogel National Literary"

 d’ordre structurel. Il s’attache au genre littéraire : le Vance Palmer Prize pour la catégorie des romans, le C.J. Dennis Prize pour la poésie, le Louis Esson Prize pour le théâtre, et le Steel Rudd Award pour le meilleur recueil de nouvelles.

 d’ordre thématique comme le Age Book of the Year Awards et le Miles Franklin Award qui mettent à l’honneur l’australianité de la teneur des livres.

Les prix littéraires, s’ils tiennent lieu parfois d’aide à la publication (voir encadré), se présentent surtout comme une consécration. Ils doivent récompenser le "mérite littéraire" et mettre à l’honneur la meilleure œuvre. Mais meilleure dans quoi ? Le meilleur thème ? La meilleure écriture ? Le meilleur genre ? L’œuvre la mieux ficelée ? La mieux construite ? La plus originale ? Que doit-on rattacher à ce superlatif ? Comme le souligne George Turner, la subjectivité est un trait dominant du jugement littéraire : ce qui est digne de mérite littéraire pour un juge ne l’est pas forcément pour ses pairs. Sans critères universels, seul un consensus permettra de retenir un lauréat.

La sélection repose sur un délai trop court qui ne permet pas de revenir sur une décision. Afin de primer un lauréat parmi une soixantaine de candidats, un tri draconien s’impose : la pile des livres déjà encensés par la critique, la pile des auteurs prometteurs connus de l’assesseur, et la pile des romans qui n’accrochent pas mais qui dissimulent peut-être une merveille. Chaque assesseur retient une candidature et s’y tient. La liste est débattue avec intérêt mais sans excès de zèle et la question doit être tranchée au plus vite, ce qui pousse George Turner à déclarer que le temps est "un juge impitoyable".

En guise de conclusion.

Même si elle souffre de quelques imperfections, la critique permet la valorisation des écrivains et de leur productions littéraires. Il est à noter qu’elle est tributaire de supports médiatiques dont le sérieux n’a d’égal que leur qualité. En Nouvelle-Calédonie, des revues comme Correspondances Océaniennes contribuent au partage d’opinons, démocratisent le savoir et encouragent la créativité intellectuelle. Plus important encore, ces écrits participent de la construction de l’identité d’une nation.

L’aide à la publication

Elle est soit antérieure à la publication (grâce aux programmes culturels et aux bourses allouées par les institutions, comme celle du Ministère de la Culture de l’état du Victoria (The Victorian Ministry of the Arts) qui finance aussi des festivals, des ateliers d’écriture, et des magazines littéraires comme Meanjin ou Overland) ou postérieure à celle-ci (avec les prix littéraires qui, outre la coquette somme qu’ils représentent, influent directement sur les ventes et contribuent à l’amortissement des frais de publication).

Pour l’encourager au parachèvement de son œuvre, un auteur peut bénéficier du statut de d’écrivain invité (writer in residence), et ce depuis 1974. Ce programme, initié par l’illustre David Malouf, a pour but d’attirer des écrivains australiens et étrangers de notoriétés dans les facultés et écoles normales. Cette aubaine permet aux écrivains de se consacrer pleinement à l’écriture dans un cadre de recherche privilégié. Par ailleurs, ce programme les fait sortir de leur tour d’ivoire et leur permet d’avoir des échanges fructueux avec les élèves et les universitaires.

Irme Salusinszky, suite à sa nomination à la présidence du Australia Council’s Literature Board, a déclaré à la presse :

« The study of classic Australian literature in universities thrived only during a brief interval – say 1975-90 – sandwiched between cultural snobbery (no Australian belongs in the canon) on one side and cultural studies (there is no canon) on the other…”(Weekend Australian, 29-30 July 2006).

Article paru dans "La critique littéraire en Australie", Correspondances océaniennes 2 (Nouméa), Hors-série, octobre 2003, 21-4.

Archives: L’émergence d’une critique littéraire australienne par J.F Vernay

Partager cet article

Repost 0

Commenter cet article