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La république des lettres

Lettres, livres & littérature

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Article: "Des victuailles aux entrailles : entre Copia et Inopia, la sociabilité chez Carey et Koch", JF Vernay

La république des lettres —
Article: "Des victuailles aux entrailles : entre Copia et Inopia, la sociabilité chez Carey et Koch", JF Vernay

SOURCE: Jean-François Vernay, "Des victuailles aux entrailles : entre Copia et Inopia, la sociabilité chez Carey et Koch". (trad. "From food to womb: between copia & inopia. Sociability in Carey's and Koch's works"). Actes du colloque CORAIL 2002 : LES VIVRES ET LE VIVRE EN OCEANIE. Symposium CORAIL 2002 : Food, nourishment and lifestyle in Oceania (Nouméa, CORAIL & UNC, 2003),124-39.

KEYWORDS.

Koch, Carey, socialising, obesity, cannibalism, in-between, norm, discrimination, exclusion/ inclusion, exchanges, nourishment/ sexuality, transgression.

MOTS-CLES.

Koch, Carey, sociabilité, obésité, entre-deux, norme, discrimination, exclusion/ inclusion, échanges, nourriture/ sexualité, transgression.

ABSTRACT (90 mots).

This comparative study of Peter Carey’s and Christopher Koch’s pieces of fiction of the 1970s explores the tension between copia (abundance) and inopia (shortage) which creates a dynamic in human relationship. If individuals at both extremes are fatally marginalized in clear-cut categories (the haves and the have-nots, the obese and the famished), it should be ascribed to their marked difference, the radical otherness of which breeds hatred and fear. Perhaps the solution lies in envisioning difference as a vital component which enables to single oneself out and assert one’s sui generis identity.

SYNOPSIS (107 mots).

Cette étude comparative des écrits de Peter Carey et de Christopher Koch publiés dans les années 1970 explore la tension entre copia (l’abondance) et inopia (la carence) qui crée une dynamique dans les rapports humains. Si les individus aux extrémités de ce dipôle sont fatalement marginalisés dans des catégories manichéennes (ceux qui possèdent et ceux qui ne possèdent pas, les obèses et les faméliques), c’est en raison de leur altérité radicale qui engendre la haine et la peur. Peut-être que la solution réside dans une autre façon de percevoir la différence. Elément vital, cette dernière permettrait à l’homme de se singulariser par l’affirmation d’une identité sui generis.

DES VICTUAILLES AUX ENTRAILLES : ENTRE COPIA ET INOPIA. LA SOCIABILITE CHEZ CAREY ET KOCH.

La sociabilité se définit comme l'aptitude à vivre en société, à intégrer une organisation d'êtres qui vivent unis par des lois ou des normes. L'individu, qui doit se soumettre à la pression du groupe, se voit tiraillé entre le maintien de ce lien social par le respect des règles du collectif (par le biais du savoir-vivre), et son besoin vital – mais individualiste – qui le pousse à combler un manque (l'appel au vivre). Aussi le plein, les victuailles et l'abondance (copia) sont-ils là pour combler le vide, les entrailles, le manque (inopia). Lorsque ce besoin est satisfait, l'individu arrive à un état de satiété. Dans la surabondance, ce besoin est largement dépassé, voire ignoré. En période de disette, il ne peut – à l'évidence – être assouvi.

Cette communication se propose d'explorer la tension entre copia et inopia, entre l'abondance et la pénurie, entre le plein et le vide, qui crée une dynamique dans les rapports sociaux. "The Fat Man in History" (1974) de Peter Carey et The Year of Living Dangerously (1978) de Christopher Koch[1] – deux écrits d'auteurs contemporains australiens – relatent ce phénomène qui se joue des tensions et des interactions entre l'individu et le groupe, entre la normalité et l'anormalité, entre l'inclusion et l'exclusion (pour ne citer qu'elles), qui soit érigent ou lèvent les barrières sociales qui cloisonnent les rapports humains. Au sein du processus d'intégration, dans l'espace mitoyen de l'entre-deux, ou lors du phénomène d'exclusion, la nourriture joue parfois un rôle déterminant dans l'acceptation ou le rejet de l'Autre.

De l'image sociale à la sociabilité : pour une intégration.

Des agapes à l'agapè (l'amitié), il n'y a qu'un pas que l'on franchit lors du repas, rituel fécond de plaisir et d'échanges. Jadis, pour reprendre les propos de Freud, "Manger et boire avec un autre était à la fois un symbole et un moyen de renforcer la communauté sociale et de contracter des obligations réciproques ; le repas de sacrifice exprimait directement le fait de la commensalité du dieu et de ses adorateurs, et cette commensalité impliquait tous les autres rapports qu'on supposait exister entre celui-là et ceux-ci"[2]. Il n'est pas impossible que Peter Carey se soit inspiré de Totem et tabou, puisque l'épisode d'anthropophagie dans "The Fat Man in History" ressemble fort à un repas totémique, à une scène sacrificielle, à moins que cet épisode ne soit une Cène parodique de communion. L'absorption de chair et de sang se fait-elle sur le mode de l'imitation de primitifs cannibales à la recherche d'un lien sacré, ou sur le mode de la subversion en paganisant la transsubstantiation religieuse ? A la lumière de quelques indices, notre lecture s'orientera sur la piste totémique. Dans la nouvelle, Fantoni, le cadet des obèses, fait figure de père nourricier dans sa double acception : parce qu'il fournit la nourriture, il fait office de père adoptif : "Sans Fantoni ils seraient tous au bord de la famine [...]" ; "[...] Fantoni se débrouille toujours pour avoir de la nourriture en quantité suffisante" ("Without Fantoni they would all come close to starving [...]", FMH : 106 / "[...] Fantoni can always arrange sufficient food" FMH : 108). Freud citant un extrait de Primal Law de Charles Darwin, nous aide à établir quelques correspondances :

Une bande de jeunes frères, vivant ensemble sous un régime de célibat forcé ou, tout au plus, de relations polyandriques avec une seule femelle captive. Une horde encore faible, à cause de l'immaturité de ses membres, mais qui, lorsqu'elle aura acquis avec le temps une force suffisante, et la chose est inévitable, finira, grâce à des attaques combinées et sans cesse renouvelées, par arracher au tyran paternel à la fois sa femme et sa vie.[3]

Parmi cette horde de mâles, il est une "femelle captive" pour aiguiser l'appétit de ces jeunes obèses : Florence Nightingale, la chasse gardée du chef de clan, Fantoni, qui se réserve le droit de la manger égoïstement. A la dix-septième et dix-huitième sections de la nouvelle, le tout bascule : Fantoni perd sa femme – Florence est surprise dans l'intimité avec the-man-who-won't-give-his-name – et sa vie car il est mangé par ses pairs, puis remplacé par l'homme innommé qui sera le nouveau Fantoni. Pour Freud, cette acte d'anthropophagie est libérateur : "Une fois réunis, ils sont devenus entreprenants et ont pu réaliser ce que chacun d'eux, pris individuellement, aurait été incapable de faire"[4]. Chez Carey le scénario est tout autre puisque l'histoire se répète, c'est du moins ce que le lecteur apprend, dans la dernière section de la nouvelle, au travers de l'étude fouillée de Nancy Bowbly sur l'organisation clanique de ces obèses : "[...] le nouveau "Fantoni" pris le contrôle du groupe. Les résultats suivants ont été obtenus à partir d'une étude de vingt-trois "Fantoni" successifs. Exception faite de "Fantoni" et du "Fantoni présomptif", la composition du groupe demeura inchangée"[5].

Ceci posé, il ne faut pas nier que l'homme se nourrit essentiellement par nécessité, afin de grandir et de (sur)vivre. Pour les replacer en contexte, ces écrits des années 70 correspondent à la période durant laquelle la qualité des aliments était dévalorisée au profit de la quantité. La nourriture était rien de moins qu'un carburant, un élément moteur de survie. Cependant, il arrive que l'être humain, bien que parvenu à satiété – le besoin de nutrition ayant été largement assouvi –, cherche encore à se sustenter. Dans la surabondance, les vivres, autrement vitaux pour l'individu qui fait preuve de modération, revêtent un caractère nuisible, sinon délétère pour l'appétit vorace. Ainsi le transgresseur passe-t-il aisément de la croissance à l'excroissance, du manger pour vivre au vivre pour manger.

La figure de l'obèse, qui bénéficie d'un traitement plus discret dans le roman de Christopher Koch, occupe une place prépondérante dans la nouvelle éponyme de Peter Carey extraite du recueil intitulé The Fat Man in History. Dès l'incipit de cette nouvelle pour le moins dérangeante, le lecteur ressent la souffrance exprimée par le corps ("endoloris", "tel un cauchemar", "la chaleur oppressante" : "sore", "like a nightmare", "the oppressive heat"). Très vite, des indices vestimentaires ("Son pantalon flottant est de grande taille", "de très grandes poches" : His trousers are large, floppy", "very large pockets") et certains détails physiques ("transpire abondamment", "marche lentement" : "sweating badly", "walks slowly") témoignent d'une surcharge pondérale quasi invalidante pour le personnage principal Alexander Finch. Chez Koch aussi, l'australien Wally O'Sullivan, un des personnages satellites du roman, se définit d'emblée comme une figure très imposante. Le narrateur nous dit, "Wally fit pivoter ses 140 kilos pour regarder d'un air interrogateur les deux silhouettes qui, dans l'entrée, s'arrêtèrent"[6]. Ce correspondant pour le Courrier-Mail de Sydney apparaît, à l'instar de Finch, tel un ogre aux yeux du lecteur :

Wally ne répondit pas immédiatement, mais tendit le bras pour saisir un des récipients remplis de cacahuètes qui jonchaient le bar, entrecoupés de grosses bougies rouges. C'était une des blagues qui courraient sur le Grand Wally, qu'il ruinait l'hôtel avec sa consommation de cacahuètes. Il ne lui fallait pas plus de deux minutes pour vider un bol. Avec patience, le serveur ne cessait de remplir le bol et la grosse main pâle de Wally ne cessait de s'approvisionner. Il mâchait, sa bouche bougeait entre ses joues saillantes pleines de veines.[7]

Manger était la seule passion qu'il avoua, et même cela ne faisait pas souvent l'objet de railleries : sa dignité l'en empêchait. Malgré ses trente-neuf ans, il aurait toujours l'air jeune si ce n'était son célèbre embonpoint : ses cheveux châtains et ondulés étaient plaqués contre sa tête tel une casquette, et son visage irlandais – au nez retroussé et aux yeux rounds couleur noisette placés au-dessus d'une mâchoire aussi large qu'une lune – était celui d'un garçon.[8]

La dimension gargantuesque de Finch se réalise dans sa capacité à accumuler et à engloutir. Cet homme atteint de kleptomanie engloutit dans un premier temps dans ses poches[9] puis dans sa bouche (Finch dévore le chef de leur clan dans un festin anthropophage[10], FMH : 125). Curieusement, aussi impressionnants soient-ils, ces deux personnages qui, au premier abord ne forcent pas la sympathie, réussissent à tourner leur handicap physique à leur avantage pour se faire accepter au sein de leur entourage.

L'entre-deux social.

Chez les personnages ventripotents de Carey et de Koch, il est une ambiguïté statutaire propice à un entre-deux social. Si l'obèse est un individu hors normes (qui se trouve donc au-delà des normes), nous constatons qu'il n'en est pas moins capable de trouver sa place au sein d'une organisation codifiée. Ces codes sont, pour tout dire, des caractéristiques communes à un groupe minoritaire. Pris à part et associé à ses semblables, l'obèse réintègre un semblant de normalité. Il s'agit bien d'un "semblant de normalité" puisque le ventripotent doit ce miroir aux alouettes à son inclusion au sein d'un microcosme homogène : Finch partage le culte de l'obésité avec ses camarades colocataires, tandis que Wally doit son respect au sein de la confrérie journalistique précisément parce qu'il a de la bouteille et passe pour être le grand ponte de la profession. Nous notons que chacun des deux personnages ont réussi à intégrer un groupe composé de six personnes qui se sont fédérées autour d'un intérêt commun. Finch compte parmi les quelques membres d'un clan de contre-révolutionnaires obèses (dont Fantoni, May, Milligan, Glino, et "the-man-who-won't-give-his-name"), tandis qu'O'Sullivan fait partie d'un groupe de journalistes qui se fréquentent de temps à autre autour d'un verre (parmi lesquels le narrateur R.J.Cook, le protagoniste Guy Hamilton, Pete Curtis, Harold Sloane, et Kevin Condon[11]). Cette intégration prend le contre-pied de l'exclusion d'Alexander et de Wally du macrocosme hétérogène. En effet, Finch et ses acolytes ont été marginalisés et se retrouvent pris au piège dans le cercle infernal du chômage, de l'inactivité, de la précarité et de la dépendance pour reprendre l'analyse du Professeur Hassal[12], tandis que Wally s'entendra dire, suite à la délation de ses moeurs particulières, qu'il est persona non grata en Indonésie.

Très vite, le lecteur averti ne tarde pas à percevoir le double statut de l'obèse dans ces deux récits de fiction. Willy Pasini nous rappelle les thèses du sociologue Erving Goffman pour qui l'obèse remplit sa fonction sociale de "déviant du groupe" (in-group deviant)[13] : "Bouffon, mascotte, confident ou bouc émissaire, c'est à ce prix que se fait son intégration dans le groupe"[14]. Dans le cercle très fermé des journalistes expatriés qui ont fait du Wayang Bar leur tour d'ivoire, Wally O'Sullivan – tout en étant en butte aux quolibets de ses confrères qui raillent sa corpulence – fait figure de mascotte. Toutefois, il convient de souligner l'ambiguïté sociale de la mascotte. De par son rôle de référent, elle devient le compagnon (le socius) du groupe, tout en se dissociant de la communauté dont elle a été extraite afin d'être érigée en symbole. Chez Peter Carey, le rôle sociétal d'Alexander Finch oscille là encore entre celui de la mascotte et de souffre-douleur. Il est à la fois cet homme dont les rondeurs rassurantes ne sont pas sans évoquer l'ours en peluche[15], cet objet transitionnel winnicottien avec lequel l'enfant négocie sa relation au monde qui l'entoure ; et le rondouillard qui suscite irrévérence et aversion ("plouc", "peur et haine" : "slob", "fear and hatred", FMH : 102, 103) :

Plus exactement, le mot "obèse" entra sournoisement dans le langage en tant que nouvel adjectif, un synonyme de cupide, laid, louche, oisif, obscène, malveillant, sale, malhonnête, indigne de confiance. C'était injuste. Les temps n'étaient pas favorables aux obèses. [16]

Le dégoût finit par gagner Finch qui ne se respecte plus et ne s'identifie plus à son image sociale :

Ses quatre gros bourrelets de graisse tombent tel un rideau de chair suspendu à son nombril : ses roues de secours. Il empoigne sa graisse, la tient fermement, et souhaite l'arracher. Il la serre dans ses mains jusqu'à que cela fasse mal, puis serre plus fort encore. Malgré toutes les estampes de Rubens, malgré tous les petits bouddhas, il n'est plus fier ou même heureux d'être obèse. Nounours n'existait plus.[17]

Puisque d'autres temps appellent d'autres moeurs dans une société en mutation, la tendre enfance marquée d'élans d'affectivité qu'inspirait la bonhomie paternaliste de Finch[18] s'oppose diamétralement au présent procès de son inquiétante voracité.

Certes, pendant les années qui précédaient la révolution la plupart des obèses étaient soit américains, des laquais d'Américains, ou de riches sympathisants des Américains [...]. Mais pour une raison ou pour une autre, petit à petit, le regard que portait le monde sur Alexander Finch, et par conséquent, le regard que portait Alexander Finch sur lui-même, changea. Il se vit contraint de devenir une tout autre caricature, un de ses propres "Américains obèses": grotesque, cupide, un ennemi du peuple.[19]

Par ailleurs, il existe dans la fiction de Christopher Koch des lieux transitionnels, entre-deux géographiques qui facilitent l'intégration des personnages tout en créant des isolats. Véritable microcosme occidental, le Wayang Bar est le double lieu de l'inclusion et de l'exclusion. Théâtre d'une sociabilité évidente puisque l'établissement favorise les échanges par l'entremise de l'alcool qui désinhibe les personnes et délie les langues, cet espace de claustration élitiste isole les journalistes de la population indigène et les conforte dans leur statut professionnel d'observateurs externes. Mais le Wayang Bar demeure aussi un locus de transgression, un lieu permissif propice aux excès. L'on relève des entorses à la modération – l'excès d'alcool plonge les clients dans un état d'ébriété[20]– ainsi qu'à la bienséance avec des plaisanteries xénophobes, lipophobes et nanophobes qui déshumanisent respectivement les étrangers, les obèses et les nains (YLD : 5-6, 11, 90). Dans une perspective postcoloniale, le rejet de l'Autre sous toutes ses formes, est motivé par la peur ("-phobes") de ce qui échappe aux canons de la normalité sociale. Souffrant de l'excès, la différence physiologique marquée de l'étranger ("xéno-"), la masse volumineuse impressionnante d'un corps gras ("lipo-") et la petitesse outrancière du nain ("nano-") participent toutes trois d'une altérité radicale qui effraie par sa marginalité. Tous ces excès sont perçus à travers le prisme d'un européocentrisme manifeste comme un handicap incommodant aux yeux de l'individu lambda au morpho-type normé. En d'autres termes : l'Occidental bien portant de taille moyenne. Pendant du Wayang Bar, l'Hotel Indonesia – autre monde à part – participe, lui aussi, à la fois du mode de l'isolement et de l'échange. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, il est dit que cette structure économique est tout à la fois autarcique et dépendante des importations[21].

L'anathème social : l'exclusion horizontale

L'étrange révolution en question chez Peter Carey est, tout bien considéré, une involution à laquelle Finch doit son statut de paria : "[...] il songe à quel point c'est étrange que la révolution engendrât cette idée même qui bouleverserait sa vie si radicalement : être obèse c'est être un oppresseur, être cupide, être pré-révolutionnaire"[22]. L'obésité est une déformation physiologique qui inspire l'effroi précisément parce qu'elle est invalidante : de l'aveu général, elle anéantit les chances de séduction ; elle réduit l'activité physique ; elle implique parfois des structures d'accueil adaptées ; etc. Cette affection est d'autant plus dérangeante pour le lecteur australien qui sait que ce phénomène gagne une part non négligeable de ses concitoyens.[23]

La figure de l'obèse "reste un personnage négatif et maudit, l'allégorie vivante de l'égoïste qui s'approprie tout et ne rend rien, le stéréotype du capitaliste qui s'enrichit en vampirisant les pauvres travailleurs"[24]. Le tourisme sexuel asiatique s'inscrivant dans une perspective néocolonialiste, la pédophilie de Wally se lira symboliquement comme l'exploitation d'un pays en voie de développement (l'Indonésie en l'occurrence) absorbé par le capitalisme de l'hégémonie anglo-saxonne. La voracité de Wally fait fi de l'image sociale, même s'il a pleinement conscience que le ballottement du jugement de son surpoids entre appréciation et dépréciation est tributaire de la communauté culturelle dans laquelle il se trouvera. En effet, il ne fait aucun doute que l'embonpoint de ce personnage, signe de richesse dans la société orientale, sera valorisé en Asie alors que, différences de repères socioculturels obligent, ses petites indulgences seront stigmatisées en Occident. Perçue comme une déviance, à l'image de la pédophilie qui rompt avec le cliché du couple traditionnel par sa dissymétrie générationnelle, l'obésité se veut une entorse à l'art de la gastronomie (du grec gaster et nomos, autrement dit la "règle du ventre"). En effet, en Australie comme dans toute civilisation occidentale, même si l'homme corpulent dégage "une image de jovialité et de réassurance que n'offrent pas les maigres [...] le "bon gros" n'est pas beau. Et de ce fait, à côté du stéréotype positif, il existe un anathème social à l'égard de l'obésité"[25]. Une question subsiste : l'obèse est-il responsable de son embonpoint ?

Dans ce qu'il convient d'appeler sa "revanche du plaisir" – terminologie empruntée à la sociologie – Wally O'Sullivan cultive l'excès alimentaire et sexuel, par contraste avec ses confrères décrits comme "sexuellement affamés" ("sex-starved", YLD : 89). Pour Willy Pasini, "manger trop ou trop aimer"[26] sont des activités intimement liées. La confession de Wally au narrateur, "J'aimerais de nouveau être basé à Singapour. [...] Il m'était possible de commander les plus beaux garçons à partir de ma chambre – là-bas, ils les livrent comme des hamburgers, Cookie"[27], anticipe la célèbre formule du fondateur de la Fédération européenne de sexologie qui déclara : "Nous vivons à l'époque du fast-food et du fast-sex"[28]. Le manque affectif se compense par une boulimie alimentaire qui peut relever de la transgression, quitte à se voir frappé d'ostracisme. Aussi, chez Carey, si certains comme "the-man-who-won't-give-his-name" ont eu la chance d'accéder aux plaisirs de la chair (en ayant un rapport sexuel avec Florence Nightingale, la seule représentante de la gent féminine dans ce cercle d'hommes), d'autres – faute de pouvoir assouvir leurs besoins sexuels – envisagent de s'adonner aux plaisirs de la chère ("Fantoni is planning to eat Florence Nightingale" FMH : 124).

De l'aveu général, l'excès ou l'absence de nourriture participe à la construction de l'image sociale de l'individu, indice révélateur de l'opulence ou de l'indigence de celui-ci. Par la définition de rapports de hiérarchisation entre les différents membres d'un même groupe, cette copia et inopia contribue à creuser l'écart d'un clivage social qui témoigne d'une société duale.

La hiérarchisation : l'exclusion verticale.

Dans The Year of Living Dangerously, le lecteur ressentira donc cette prégnance d'une société à deux vitesses qui oppose le peuple miséreux des kampongs – les bidonvilles de Jakarta – voué à l'inanition[29] à la classe aisée dite priyayi, aux expatriés occidentaux et aux touristes qui baignent dans l'opulence. Le contraste est cinglant :

Ici la condition du peuple était mise à nu. Ils habitaient cet endroit désolé dans des huttes faites de caisses d'emballage et de natte de bambous : un de ces taudis appelé kampong à Jakarta – nom qui désigne, d'une tristesse ironique, le village rural. Par opposition à la froide zone imaginaire de la nouvelle autoroute, ils avaient engendré des labyrinthes complexes et chauds de l'ancienne Asie – mettant sur pied leurs étals pour se vendre les uns aux autres des friandises aussi sinistres que des spécimens de laboratoire, exhibés en vitrines ; des boissons aux couleurs criardes ; des cigarettes bon marché : rien qu'un touriste européen ne voudrait acheter [...].[30]

Le passage cité supra marque les prémices du leitmotiv de la disette consubstantielle à la pauvreté, une idée consolidée à grand renfort de références littéraires empruntées à l'Ancien Testament et à la pensée de Tolstoï[31]. "Alors que doit-on faire ?" La réponse à cette question se veut pessimiste et sans appel. La copia des plus nantis ne pourra pallier l'inopia des moins fortunés. La béance est un tel tonneau des Danaïdes ("a bottomless pit", YLD : 22) que la soudure entre la classe aisée et la classe prolétaire ne pourra se faire ; ce qui n'est pas sans provoquer un certain défaitisme chez Billy Kwan, figure don-quichottesque qui se veut le défenseur de la veuve et de l'orphelin : "Qui se soucie réellement de ces gens qui prennent leur bain dans les eaux usées et qui font la manche pour du riz, quelques légumes, de la viande : pour un repas par jour ? "[32].

Dans ce roman, le chef d'état légendaire Soekarno et la femme disetteuse qui porte le nom générique d'Ibu[33] sont deux figures allégoriques antithétiques. Dans une lutte symbolique dont l'enjeu sera la survie du peuple famélique et miséreux face aux classes dirigeantes qui vampirisent les richesses du pays, Ibu perd son enfant Udin et la partie. En d'autres termes, le peuple est écrasé par un capitalisme triomphant reflété dans les dépenses indécentes du mégalomane Soekarno. Même s'il ne s'en cache pas en se faisant l'écho des critiques acerbes qui lui sont faites[34], il justifie ses choix politiques en caressant des rêves de grandeur pour son pays[35].

Terrassée et dépitée par la mort de son enfant, Ibu disparaît des bazars de Jakarta et de la diégèse. La représentation des masses populaires indonésiennes est accablante. Réduit à la mendicité, le droit de ce peuple à la dignité humaine est bafoué ; son labeur, déprécié, et la vacuité de son existence n'échappe pas aux observateurs externes comme Billy Kwan[36]. Si le tableau semble un peu noir, Christopher Koch ne sombre pas pour autant dans le misérabilisme, sa vision est toute en nuances comme en témoigne l'extrait suivant :

La foule incessante sur le bas-côté affichait des sourires : ces sourires javanais radieux qui semblaient toujours témoigner d'un bonheur juvénile – ce bonheur qui coexistait avec la misère partout en Indonésie. D'autres régions pouvaient connaître la famine, mais ces gens, le long de la route de Bogor, survivaient. Il était facile d'oublier, là-bas, les ventres ballonnés qu'il avait vus sur l'île de Lombok ; d'oublier que Soekarno avait récemment suggéré dans son discours que le peuple devait incorporer des rats dans leur régime alimentaire.[37]

Aux antipodes de l'inopia des miséreux, se tient un chef d'état épicurien dont les excès extravagants alimentent le mythe dionysiaque qui, selon Pasini, "est lié à la capacité d'aller toujours plus loin, de se dépasser dans tous les domaines, y compris sexuel"[38]. Outrageusement dépensier, ce coureur de jupons affiche une sexualité gourmande – le texte fait souvent mention de son appétit pour les femmes ( "His appetite for women", YLD : 53) – voire vorace, qui flatte sa mégalomanie. Sur un plan pécuniaire, sa prodigalité trahit ses préoccupations matérialistes et ne rencontre aucun écho au sein d'un peuple indigent qui cherche principalement à gagner son pain. The Year of Living Dangerously met donc en scène deux mondes qui ne se rejoignent pas. Il en résulte une société inique qui ignore et cache ses carences derrière un rideau d'opulence. Mais ici et là dans la diégèse, des trouées dévoilent l'injustice et le lecteur ne tarde pas à découvrir que la hiérarchisation, dans cette opposition pyramidale base/ sommet, se fait pour l'essentiel sur le mode de l'exclusion. A l'opposé de cette exclusion négative qui divise, cloisonne les habitants d'un même pays et génère une société stratifiée sur des critères quantitatifs (il y a ceux qui ont et ceux qui n'ont pas, "the haves and the have-nots", comme diraient les Anglo-saxons) ; la nourriture est aussi à l'origine d'une exclusion positive – si toutefois il est des exclusions positives –, celle qui singularise les hommes et contribue au façonnement de leur identité sui generis.

La spécificité culturelle : la nourriture exclusive

Dans The Year of Living Dangerously, notamment, le vivre a partie liée avec le savoir-vivre. La nourriture dans ce roman est un indice spéculaire du modus vivendi des personnages. Les occurrences répétées de la nourriture de base du peuple que constituent le saté ("the city's favorite delicacy: little pieces of meat skewered on bamboo slivers", YLD : 20-1) et le riz[39] – la première culture vivrière de l'économie agricole indonésienne – témoigne de la monotonie et de la précarité de leur régime alimentaire qui indisposent le narrateur australien, pétri de préjugés pour l'occasion. Le stéréotype du manque d'hygiène culinaire chez les Asiatiques se lit en filigrane :

La nourriture était, comme il se doit, mauvaise – les incontournables chips de crevettes desséchées, et les légumes baignaient dans la sauce aux cacahuètes – et je mangeais avec la certitude résignée que je rentrerais à la maison avec une attaque des 'redoutables trots de Jakarta', pour reprendre l'expression de Wally.[40]

Enferré dans une tradition culinaire occidentale, Cookie ne parvient pas à s'acclimater à la gastronomie indonésienne prototypique qu'il décrit comme grossière et peu ragoûtante. En marge de cela, l'exotisme conserve un charme certain : un parfum diffus d'orient ("des clous de girofle, peut-être, ou de la noix de muscade" : "cloves, perhaps, or nutmeg", YLD : 14), identifié comme la cigarette du pauvre, quintessence du parfum de Jakarta[41], infuse la diégèse et les rues de Java.

Reflets des coutumes d'une civilisation et des vagues d'immigration successives qui composent l'histoire et le peuple d'un pays, les aliments participent de l'identité sui generis d'une nation. De temps à autre, le lecteur perçoit l'héritage colonial de l'Indonésie dans The Year of Living Dangerously. Ici et là, le café et son arôme odoriférant (YLD : 70, 98) rappelle autant l'occupation portugaise de l'Indonésie avec ses comptoirs pour asseoir leur monopole des épices au seizième siècle, que le thé (YLD : 80) évoque l'implantation anglaise à l'aube des années 1800 (1809-15). Si le célèbre aphorisme de Brillat-Savarin, extrait de La Physiologie du Goût (1825) ne se démode pas, "Dis-moi ce que tu manges et je te dirai qui tu es"[42], c'est parce qu'en matière nutritive il n'est pas de formule universelle. Chaque détail a son importance et participe de l'idiosyncrasie des usages alimentaires de chaque communauté. Les compositions et combinaisons varient d'une coutume à l'autre, selon les latitudes. Ainsi peut-on excuser l'accès de colère du Colonel Henderson qui, piqué dans sa fierté britannique, met un point d'honneur à obtenir un gin tonic sans glaçon. Cet Anglais, très à cheval sur les principes, ne souhaite en aucune façon s'associer aux Américains qui prennent la majorité de leurs alcools "on the rocks" : ""Gin-tonic does not always have ice," he said. "Americans always have ice – and I am not an American"", (YLD : 63).

En guise de conclusion.

Les rapports entre le plein et le vide, la copia et l'inopia, jouent un rôle non négligeable dans l'intégration sociale des personnages de la fiction de Carey et de Koch. Peu importe de savoir à quelle extrémité l'individu se place dans cette dialectique de l'excès, car ce dipôle marginalise fatalement les indigents comme les opulents. Le manque paupérise davantage les classes défavorisées tandis que l'abondance nourrit avec outrance la richesse de ceux qui ne sont pas à plaindre. Il en découle une exclusion verticale qui divise les miséreux des nantis, et une exclusion horizontale qui marque la distinction entre les faméliques et les ventripotents. L'entre-deux social, qui résulte du statut ambigu de certains personnages, ne dure qu'un temps et très tôt la discrimination s'installe entravant toute sociabilité. Si la peur de l'Autre dans sa différence motive ce rejet, c'est cette même singularité qui forge l'identité personnelle de chacun. Certes, nous pouvons concevoir que sans cette distinction, aucun échange fructueux ne serait possible ; mais faut-il pour autant redouter cette différence et ériger des barrières sociales? Fautes d'ouverture d'esprit et de démarche altruiste, l'homme s'étiolera dans un cloisonnement qui – s'il ne tuera pas les relations dans l'œuf – rendra le peu d'échange possible stérile. Alors ne vaut-il mieux pas partager ses ressources tant qu'elles sont fécondes plutôt que de vouer ces richesses à la stérilité ?

Jean-François Vernay

Bibliographie :

Fiction :

Carey, Peter. "The Fat Man in History", pp.102-26, in The Fat Man in History (St Lucia : U.Q.P., 1974), 138 pp.

Carey, Peter. "The Uses of Williamson Wood", pp.32-49, in War Crimes (St Lucia : U.Q.P., 1979), 282 pp.

Koch, Christopher. The Year of Living Dangerously (Melbourne : Minerva, 1995), 296 pp.

Non-fiction :

Brillat-Savarin, Physiologie du Goût, (Paris : Flammarion, 1982), 416 pp.

Fraser, Bryce (éd.) People of Australia : Key Events in Population, Society, the Environment (N.S.W. : Macquarie University, 1998) vi-354 pp.

Freud, Sigmund. Totem et tabou (trad. Serge Jankélévitch) (Paris : Payot & Rivages, 2001) (1923, 1ère éd.), 240 pp.

Hassal, Anthony J. Dancing on Hot Macadam (St Lucia: UPQ, 1994), 212 pp.

Mackay, Hugh. Turning Point: Australians Choosing Their Future (Sydney : Pan Macmillan, 1999), xxv + 316 pp.

Mackay, Hugh. Reinventing Australia (N.S.W. : Angus & Robertson, 1993), x + 310 pp.

Pasini, Willy. La Force du désir (trad. Jacqueline Henry) (Paris : Odile Jacob, 1999), 270 pp.

Pasini, Willy. Nourriture et Amour (trad. Anne Deren) (Paris : Payot, 1995), 296 pp.

Pons, Xavier. Le Multiculturalisme en Australie : au delà de Babel (Paris : L'Harmattan, 1994), ix - 414 pp.

[1] Pour toute référence, nous ferons appel aux éditions suivantes : Peter Carey, "The Fat Man in History", pp.102-26, in The Fat Man in History (St Lucia : U.Q.P., 1974), 138 pp. ; Christopher Koch, The Year of Living Dangerously (Melbourne : Minerva, 1995), 296 pp. La plupart du temps nous proposons une traduction des citations extraites de ces oeuvres avant de les reproduire dans la langue source.

[2] In Totem et tabou (trad. Serge Jankélévitch) (Paris : Payot & Rivages, 2001), pp.189-90.

[3] Charles Darwin, cité par Freud en note infrapaginale in Totem et tabou, p.200.

[4] S.Freud, Ibid., p.199.

[5] "[...] the new "Fantoni" took control of the group. The following results were gathered from a study of twenty-three successive "Fantonis". Apart from the "Fantoni" and the "Fantoni-apparent", the composition of the group remained unaltered" (FMH : 126).

[6] "Wally swivelled his twenty-two stone round to peer at two figures who had halted inside the entrance" (YLD : 1).

[7] "Wally didn't answer at once, but reached for one of the bowls of peanuts that stood at intervals around the bar, alternating with the fat red candles. It was one of the jokes about Great Wally that he was costing the hotel a fortune in peanuts. He could demolish a bowl in about two minutes; the steward would patiently re-fill it, and Wally's thick, pale hand would reach out again. He munched, mouth moving between bulging, venous cheeks". (YLD : 11).

[8] "Eating was the one passion to which he confessed, and even this was not laughed at very often: his dignity forbade it. Despite his thirty-nine years, he would still have looked youthful had it not been for the famous fatness: thick, wavy brown hair sat close to his head like a cap, and his snub-nosed Irish face with its round hazel eyes was a boy's, above the moon-vast jowl". (YLD: 59).

[9] "Fortunately they have very large pockets and the pockets now contain several tins of smoked oysters" (FMH : 102).

[10]Cette séquence de cannibalisme trouvera son pendant avec "The Uses of Williamson Wood" publiée dans War Crimes (St Lucia : U.Q.P., 1979), 282 pp., pp.32-49. Dans cette histoire, un Juif qui pousse la cupidité à son paroxysme s'engage à ingérer des matières fécales pour gagner de l'argent. Ces deux récits illustrent tant l'originalité de Peter Carey que sa propension à l'exploitation du bizarre et du sordide contenus dans ces scènes d'anthropophagie et de coprophagie. Ces intrigues à la fois d'un réalisme terrifiant et d'un surréalisme déroutant font de lui un écrivain qui avance en dehors des sentiers battus.

[11] Le journaliste français Henri Bouchard n'est pas assez intime avec ses confrères anglophones pour être intégrer à ce mundus virilis !

[12] "The six fat male inhabitants have been into a politically scapegoated minority, alienated from the system and trapped in unemployment, inactivity, poverty and dependence". Anthony J.Hassal, "Feverish Dreams", Dancing on Hot Macadam (St Lucia: UPQ, 1994), 212 pp., p.27.

[13] Erving Goffman. Stigma. Notes on the Management of Spoiled Identity, (Harmondworth, 1968), in Willy Pasini, Nourriture et Amour (trad. Anne Deren), (Paris : Payot, 1995), 296 pp., p.46.

[14] Willy Pasini, Id.

[15] "everyone called him 'Teddy' or 'Teddy Bear'" (FMH : 103).

[16] "Rather the word "fat" entered slyly into the language as a new adjective, as a synonym for greedy, ugly, sleazy, lazy, obscene, evil, dirty, dishonest, untrustworthy. It was unfair. It was not a good time to be a fat man" (FMH : 104).

[17] "He has four large rolls of fat descending like a flesh curtain suspended from his navel. His spare tyres. He holds the fat in his hand, clenching it, wishing it to tear away. He clenches it until it hurts, and then clenches harder. For all the Rubens prints, for all the little buddhas he is no longer proud or even happy to be fat. He is no longer Teddy". (FMH : 108).

[18] "At school they had called him 'Cuddles'" (FMH : 103).

[19] "Certainly in the years before the revolution most fat men were either Americans, stooges for the Americans, or wealthy supporters of the Americans [...]. But somehow, slowly, the way in which the world looked at Alexander Finch, and in consequence, the way Alexander Finch looked at himself, altered. He was forced to become a different cartoon, one of his own "Fat Americans": grotesque, greedy, an enemy of the people". (FMH : 103).

[20] "The Canadian was already quite drunk; he carried both his work and his drinking to excess", (YLD : 4).

[21] "[...] its own purified water [...]; its own frigid air which no other hotel could offer. Food was flown in from San Francisco and Sydney, or grown on the Hotel's own farm. [...] it was a world complete", (YLD : 15).

[22] "[...] he thinks how strange it is that the revolution should have produced this one idea that would affect his life so drastically : to be fat is to be an oppressor, to be greedy, to be pre-revolutionary" (FMH : 103).

[23] En 1997, une enquête statistique montrait qu'environ 43 % de la population australienne souffrait de surcharge pondérale ou d'obésité ; cité in "Health & Medecine", Bryce Fraser (ed.) People of Australia : Key Events in Population, Society, the Environment (N.S.W. : Macquarie University, 1998) vi-354 pp., p.108. Une étude plus récente, intitulée "AUSDiab", conduite en 1999/2000 indique que plus de 50 % des femmes et plus de 60% des hommes de la population adulte en Australie présentent une surcharge pondérale tandis que 19,1 % des hommes et 20,1 % des femmes sur ce continent sont à ce jour obèses. Si ce taux de croissance se maintient, 1/3 de la population adulte en Australie sera déclarée cliniquement obèse en 2025. Nos remerciements vont au Docteur Tim Gill, Président de l'Australiasian Society for the Study of Obesity, pour avoir communiqué ses sources que l'on pourra retrouver sur le site web suivant : www.asso.org.au. Même si l'excédent de poids demeure un problème de santé mondiale – notre planète compte plus de 300 millions d'obèses et plus de 700 millions de gros – il préoccupe davantage les pouvoirs de la santé publique australienne dans la mesure où il grève le budget des caisses d'assurance-maladie. De par l'inquiétude qu'il soulève, l'obèse fait l'objet d'une politique discriminatoire officielle. Pour reprendre l'exemple cité par Xavier Pons, spécialiste de la question australienne: "En 1994 [...] un immigré iranien, M Razavifar, n'a pu obtenir un visa pour sa femme: celle-ci pèse en effet 110k et bien qu'elle n'ait pas de problème de santé, les autorités ont jugé que son obésité serait une charge trop lourde à supporter pour la société australienne", in Le Multiculturalisme en Australie : au delà de Babel (Paris : L'Harmattan, 1994), ix - 414 pp., p.257-8.

[24] Willy Pasini, Nourriture et Amour, p.46.

[25] Willy Pasini, Nourriture et Amour, p.45.

[26] Pasini, Willy. La Force du désir (trad. Jacqueline Henry) (Paris : Odile Jacob, 1999), 270 pp., p.181

[27] "I wish I were based in Singapore again. [...] I could send out from my room for the most beautiful boys – they deliver them there like hamburgers, Cookie" (YLD : 60).

[28] Willy Pasini, Nourriture et Amour, p.52.

[29] Ce qui n'échappe pas à la sagacité de Billy Kwan qui dans un mouvement de révolte brandit une banderole légendée : "SUKARNO nourrit ton peuple " : "SUKARNO FEED your people" (YLD : 248).

[30] "Here the condition of the people was revealed. They lived on this waste place in huts made of packing cases and bamboo matting: one of those shanty settlements Jakarta called a kampong – using, with sad irony, the name for a rural village. Against the new highway's imaginary cold zone, they had spawned the warm, complex warrens of old Asia – setting up their stalls to sell one another sweetmeats grim as laboratory specimens, displayed in glass cases; lurid drinks; cheap cigarettes: nothing a European tourist would want to buy [...]". (nous soulignons, YLD : 20)

[31] ""And the people asking him, saying, 'What shall we do then?'" Luke, chapter three, verse ten", (YLD : 21)/ ""What then must we do?" Tolstoy asked the same question. He wrote a book with that title", (YLD : 21).

[32] "Who really cares about those people – bathing in sewage, scrounging for rice and a few pieces of vegetables and meat, for one meal a day?" (YLD : 80).

[33] [...] "that Indonesian term reserved for maternal figures to whom great respect must be shown", (YLD : 127).

[34] "Oh, yes, I know what you say, gentlemen: that I spend too much on Jakarta – too many buildings, too many monuments", (YLD : 27).

[35] "My people cringed for a long time. They called us a coolie among nations. But now we are on our feet, and the world takes heed. And my people need a capital worthy of them – a capital to stiffen their spines: a world-capital." (YLD : 27).

[36]"[Ibu] made the mouth-to-belly sign of hunger, ending with graceful palm extended: the universal gesture of the Asiatic beggar", (YLD : 126) / "A kilo of rice now costs a worker's daily wage", (YLD : 132) / "Here, she begs, and perhaps sells herself. She is a nullity – a vacuum", (YLD : 129).

[37] "All the ceaseless throngs by the roadside smiled: those brillant Javanese smiles that always seemed to signal a childish happiness – the happiness that co-existed with misery everywhere in Indonesia. Other regions might be facing starvation, but these people along the Bogor road were surviving. It was easy to forget, out here, the swollen bellies he had seen on the island of Lombok; to forget that Sukarno had recently suggested in a speech that the people add rats to their diets". (YLD : 160).

[38] Willy Pasini, Nourriture et Amour, p.22.

[39] Les indonésiens ont consacré à cet aliment de base une divinité – Dewi Sri (YLD : 96/ 204). S'il fallait une preuve supplémentaire pour démontrer la parenté de la nourriture et de la sexualité, rajoutons que Durga, déesse de la luxure, et Dewi Sri, déesse du riz, sont toutes les deux des avatars de la déesse Kali. Quand Sigmund Freud cite The Magic Art, tome II, p.98 de James G. Frazer, il démontre que ce lien était déjà tacitement établi dans la tradition javanaise : "Quant à la fertilité du sol, on l'assurait par la voie magique, en lui offrant le spectacle de rapports sexuels humains. C'est ainsi [...] que dans certaines régions de l'île de Java, lorsque approche le moment de la floraison du riz, paysans et paysannes se rendent la nuit sur les champs pour stimuler par leur exemple la fécondité du sol et s'assurer une bonne récolte", in Totem et tabou, pp.116-7.

[40] "The food was suitably bad – the inevitable dried shrimp crisps and vegetables swam in peanut butter sauce – and I ate with the resigned certainty that I would go home to a bout of 'the dreaded Jakarta trots', as Wally called them". (YLD : 88).

[41] "Jakarta's most essential odour; that of clove-spiced kreteks – the cigarettes the poor smoked.", (YLD : 20).

[42] Cité in Hugh Mackay. "Ch. 6 : Food", pp.63-74, Turning Point (Sydney: Pan MacMillan, 1999), xxxv - 316 pp., p.73. Lire Brillat-Savarin, Physiologie du Goût, (Paris : Flammarion, 1982), 416 pp.

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