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La république des lettres

Lettres, livres & littérature

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CRITIQUE de Autofiction : Pratiques et théories, de Arnaud Genon

La république des lettres —
CRITIQUE de Autofiction : Pratiques et théories, de Arnaud Genon

Autofiction : Pratiques et théories, Articles, Mon Petit Editeur, avril 2013, 228 pages, 22 €

Ecrivain(s): Arnaud Genon

« Le débat sur l’écriture de soi est souvent réduit à se situer de part et d’autre d’une frontière qui sépare les défenseurs et les détracteurs de toute littérature autobiographique » (p.135), déclare à bon droit Arnaud Genon en guise de préambule dans un des cinquante-cinq articles reproduits dans son ouvrage synthèse qui vient tout juste de paraître sous le titre Autofiction : Pratiques et théories. Articles. C’est certes pour esquisser « une cartographie de l’autofiction » (p.7) et sans doute en partie pour dépassionner ce débat, voire pour pénétrer les arcanes d’un « mauvais genre » (Jacques Lecarme) dans une (vaine ou fructueuse ?) tentative de lui redonner ses lettres de noblesse que ce spécialiste de l’autofiction a réuni la grande majorité de ses écrits sur le sujet :

« Chacun prendra alors conscience, qu’on la défende ou qu’on l’accuse, que l’autofiction a ce mérite-là : en faisant parler d’elle, elle fait parler de la littérature. Cette « notion » n’est donc pas, quoi qu’en disent les « déclinistes », la manifestation de la dégénérescence de l’art littéraire, mais le simple indicateur d’une de ses mutations. Le signe rassurant de sa vitalité… » (p.8).

Avec son organisation bipartite, l’ouvrage se présente comme une série de commentaires – ou de recensions, pour être plus précis ! – sur les « autofictionnistes » contemporains (p.7), qu’ils soient confidentiels ou très populaires (1), puis « envisage l’autofiction à l’intérieur même du débat théorique qu’elle suscite » (p.8).

Cet émiettement de réflexions offre, avec l’élégance d’un style bien littéraire, une vision kaléidoscopique qui est parfaitement à même de rendre compte d’un genre reconnu comme pluriel dans l’article intitulé Variations autofictionnelles – pluriel parce qu’il ne parvient pas à réconcilier ses divers théoriciens autour d’une définition consensuelle. Il faut bien se rendre à l’évidence, « l’écriture de soi est historiquement propice aux “conflits de voisinage” » (p.137), si l’on ose reprendre les propos de Genon qui cite Jean-Louis Jeannelle.

D’un autre côté, l’émiettement donne inévitablement lieu à des redites occasionnelles et si les lecteurs n’ont pas compris que le néologisme « autofiction » est né sous la plume de Serge Doubrovsky (2) en 1977, soit ils ont sauté quelques chapitres, voire décidé de grappiller, soit ils ont toutes les raisons de s’inquiéter sur la labilité de leur mémoire. Nous n’allons pas les vouer aux gémonies puisque le droit de sauter des pages, comme celui de grappiller, constitue, selon Daniel Pennac, deux des dix « droits imprescriptibles du lecteur » (3). On pourrait même voir dans cette insistance à revenir sur des éléments clefs de la réflexion une volonté didactique qui ferait de l’activité de rebrassage d’information la voie royale vers la conscience des enjeux et vers leur mémorisation.

A l’image de la schizophrénie, il semblerait que le genre soit si éclaté (d’où l’accord au pluriel dans le titre : « pratiques et théories ») qu’une identité distinctive et fiable échoue à se constituer. L’autofiction est tour à tour ou tout à la fois : « une littérature centrée sur l’expression du moi et de l’intimité » (p.16), « l’inscription de soi dans le texte » (p.20), « une autobiographie consciente de ses limites, voire même de son impossibilité qui emprunterait les voies de la fiction pour parvenir à une vérité, à défaut de ne jamais pouvoir accéder à la Vérité » (p.45), un « Rapt littéraire » (p.46), « une autoscopie permettant d’affronter l’angoisse du souvenir » (p.56), « une sorte d’enquête tout à la fois autonarrative et egosociologique » (p.79), un chapelet d’autobiographèmes (p.95), une « fictionnalisation de soi » (p.103), une « affabulation de soi » (p.109), une « autonarration » (p.111), « un genre de l’entre-deux : entre le fictionnel et le factuel, entre l’autobiographique et le romanesque, entre le vécu et le fantasmé, [l’autofiction] amène le lecteur à s’interroger, à soupçonner ce qui lui est donné à lire » (p.117), un « pacte du leurre » (p.117), le « roman faux » (p.118) selon Jean-Pierre Boulé ou « le récit indécidable » (p.118) pour reprendre la terminologie de Bruno Blanckeman. En un mot comme en cent, les libellés et définitions du genre ne manquent pas, même si celle que j’estime être la plus pertinente est l’explication doubrovskienne :

« L’autofiction, c’est le moyen d’essayer de rattraper, de recréer, de refaçonner dans un texte, dans une écriture, des expériences vécues, de sa propre vie qui ne sont en aucune manière une reproduction, une photographie… C’est littéralement et littérairement une réinvention » (4).

C’est précisément sur le terrain de la réinvention que nous emmène Arnaud Genon au plus fort de son plaidoyer millefeuille pour une vision plus positive de l’autofiction. On lui laissera donc le dernier mot sur un sujet qu’il maîtrise avec une faconde subtile digne des meilleurs avocats du barreau littéraire:

Là où l’on voit souvent narcissisme, mesquineries du moi, impudeur outrancière, on oublie que c’est face à des objets littéraires que nous nous trouvons, face à des écritures et des démarches qui ne visent pas l’auto-contemplation, comme certains voudraient le faire croire, mais qui tendent à une récréation du moi dans l’espace textuel, à une littérarisation de soi (p.125).

Jean-François Vernay

(1) Comme Christine Angot (même si elle « refuse cependant, et paradoxalement, la classification de ses textes dans les catégories de l’autobiographie et de l’autofiction », p.15), Christophe Donner, Serge Doubrovsky, Camille Laurens, ou Frédéric Beigbeder.

(2) Le terme « autofiction » apparut sur « la quatrième de couverture de son roman intitulé Fils », 102.

(3) D. Pennac, Comme un roman (Paris, Gallimard, 1992) 171-5 & 190-1.

(4) S. Doubrovsky, « Les points sur les “i” », dans Jean-Louis Janelle et Catherine Viollet (dir.),Genèse et autofiction, Louvain-la-Neuve, Academia-Bruylant, 2007, 64. Extrait cité en partie par Arnaud Genon p.120.

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