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La république des lettres

Lettres, livres & littérature

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Critique de Un doux petit rêveur par Catherine Le Contel-Legrand

La république des lettres —
Critique de Un doux petit rêveur par Catherine Le Contel-Legrand

Article de Catherine Le Contel-Legrand in REFLETS DU TEMPS, 23/02/2013

Un doux petit rêveur, Jean-François Vernay

roman à partir de 13 ans, Editions Les deux Encres, Collection Encres lointaines, Septembre 2012, 72 pages, 10,50 €

Dès l’épigraphe, Jean-François Vernay place son Doux petit rêveur sous le signe d’une « mélancolie souriante et résignée ». Un conte ? Le début du récit pourrait nous tromper, convoquant l’arbre-miroir-ogre et le chat polyglotte, mais l’accumulation de jeux de mots dans la troisième rencontre, une souris danseuse, nous fait suspecter que ce Petit Prince est un leurre. D’ailleurs, père absent, mère frivole, peurs adultes, énigmes de la naissance, âge d’or de l’enfance et recherche des clés de la vie… le petit prince devient vite cannibale…

Deux personnages : Fil qui « ratisse sans relâche les feuilles mortes » – les souvenirs et les regrets aussi ? – dans son « champ des Possibles », et savoure les mots qui l’aident à édifier « le cloître invisible qui le tient en marge de la société ». Benjamin qui a ce don extraordinaire de « pouvoir ressentir l’immobilisation du temps ». Il sait s’y enliser. Il sait plonger dans l’ennui, le dégoût de vivre, l’attente vaine, jusqu’à la nausée. Pris entre désirs de nouveau et besoin de sécurité, entre rêves d’inconnu et frustrations ordinaires, « yeux vides et corps mou », « démuni jusqu’au pouvoir d’aimer », il tutoie le néant.

Fil et Benjamin : « deux morceaux faits l’un pour l’autre », rêvés par un narrateur qui nous renvoie à la fêlure que chacun porte en soi. En prêtant ses mots aux enfants atteints d’un TED (troubles envahissants du développement), Jean-François Vernay nous fait sentir combien ces êtres isolés dans des lieux qui les cachent autant qu’ils les protègent, partagent avec l’écrivain et ses lecteurs le besoin de « sortir coûte que coûte de cette vie qui ne leur suffit plus ». C’est là que la compassion pour l’autre, le différent, métaphores contemporaines qui permettent de les nommer en continuant de se pincer le nez, se transforment magnifiquement en tendresse et fraternité. Ces enfants qui ne peuvent se satisfaire de l’accumulation des biens et des plaisirs superficiels de la vanité, qui semblent ignorer les autres tant ils sont concentrés dans leur recherche pour « donner un sens à la vie », ces enfants qui ne veulent pas se résigner à ce qu’elle n’en ait pas, qui choisissent de s’abandonner à la vie imaginaire plutôt que de se soumettre au vide de la réalité, c’est nous… en plus courageux.

Les lieux choisis pour cette fiction ont aussi leur importance : quiconque connaît les îles du Pacifique a goûté au poison vénéneux de leur mélancolie. Derrière la lumière, la beauté, la végétation aux noms luxuriants, un condensé des violences de l’Histoire, du silence effrayant des espaces infinis et de l’inanité de toute vie ; la sensation exacerbée d’être prisonnier « d’une terre au parfum d’éternité »… Le Peine-insulaire sent de tout son corps l’attente de « quelque chose qui ne viendra pas », quand il arrête de ratisser son jardin ou de consacrer son temps libre aux marchands de luxe inutile.

La mère de Benjamin, les soirs d’orage, « se plaisait à contempler de la porte du séjour le linge trempé qui flottait sur la corde raide ». Inscrits en filigrane dans la fiction, Dürer et Pascal font de cette femme immobile un véritable tableau de Hopper…

Lisez ce texte qui laisse passer ce « soupçon d’intangibilité qui unit les hommes ». Nul n’attendait Jean-François Vernay là. Il s’y montre digne des « fêlés qui laissent passer la lumière ».

Catherine Le Contel-Legrand

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