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La république des lettres

Lettres, livres & littérature

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Critique: Frank Salaün, Besoin de fiction & Pierre Macherey, Philosopher avec la littérature.

La république des lettres —
Critique: Frank Salaün, Besoin de fiction & Pierre Macherey, Philosopher avec la littérature.

Besoin de fiction. Sur l’expérience littéraire de la pensée et le concept de fiction pensante, Frank Salaün, Ed. Hermann, coll. Fictions pensantes, 2013, 120 p., 15 €

Philosopher avec la littérature. Exercices de philosophie littéraire, Pierre Macherey, Ed. Hermann, coll. Fictions pensantes, 2013, 394 p., 27 €

Les éditions Hermann, éditeurs des sciences et des arts depuis 1876, a une longue tradition de publication de monographies littéraires sérieuses et de qualité. Voici donc deux titres réunis dans la collection « Fictions pensantes », dirigée par Frank Salaün qui compte à ce jour 17 parutions. Les deux ouvrages rendent hommage à « la nécessaire alliance des intellectuels et des écrivains » (Philippe Sollers) en approfondissant l’analyse des rapports entre littérature et philosophie. Sans céder à la tentation d’acclimater la philosophie à la littérature, Pierre Macherey et Frank Salaün s’interrogent sur les enjeux philosophiques de la fiction comme « pensante » (Salaün, 18) ou « dispositif à faire penser » (Macherey, 25). Il est à noter que tous deux consacrent un large pan au philosophe de la méthode archéologique, Michel Foucault, qui – petite précision historique – a fondé la collection « Savoir lettres » chez Hermann.

Besoin de fiction. Sur l’expérience littéraire de la pensée et le concept de fiction pensante est en fait une nouvelle édition revue et augmentée, une astuce de la mercatique éditoriale pour entretenir l’illusion de la perpétuelle nouveauté. Frank Salaün souhaite « poser à nouveaux frais la question de ce que l’on peut appeler l’expérience littéraire de la pensée » (11). En déclarant « La fiction pensante est à la fois un effet, la traduction du temps de création vécu par l’auteur, et un univers mental disponiblepour le lecteur » (18), il opte pour ce que j’appellerais une vision globaliste de la littérature par l’intérêt qu’il porte à ces trois modes d’appréhension de l’écriture : l’auteur, le texte et le lecteur qui déploiera les potentialités du texte. L’auteur enchaîne sur une série de 6 thèses dont la dernière est centrale à la thématique de sa réflexion : « La littérature est un espace de pensée ». Mais tel un flâneur intellectuel, il y reviendra dans la cinquième partie en observant que « souvent la fiction place le lecteur devant des situations qui sont autant d’énigmes. Elle le prépare à entendre un dénouement, voire une leçon, mais l’abandonne au moment de conclure, en refusant de formuler explicitement une doctrine. En cela le texte fait penser, donne à penser, dans une certaine mesure il pense quand on l’active » (61). Le titre de l’ouvrage trouvera également sa justification dans ce chapitre avec un constat indéniable : « les fictions ne sont jamais gratuites. Elles exhibent le besoin de fiction et la nécessité d’inventer les formes et des discours pour penser notre condition » (47). Peut-être que ces deux remarques sont difficilement contestables parce qu’elles ont déjà été formulées par d’autres penseurs et acquis au fil du temps une valeur de vérité universelle. En effet, selon Roland Barthes, la littérature pose « une interrogationindirecte », ce qui rejoint la fameuse énigmacité évoquée par Frank Salaün. Le psychologue et philosophe américain William James a par ailleurs établi que nous avons tous « un besoin de croire » auquel ce « besoin de fiction » répond certainement. Un besoin qui, selon Frank Salaün, nous permet « tout à la fois [de] fuir et [de] construire le réel. A l’époque de la dénonciation des dangers terrifiants auxquels nous exposent les univers virtuels, il n’est pas inutile de rappeler qu’il n’est pas possible de choisir entre le réel et l’imaginaire. Le réel est aussi construit. L’imagination contribue à sa construction et nous en parle. Dans tous les cas nous vivons des vies imaginaires. C’est en rêvant sa vie qu’on en fait une œuvre d’art » (107).

Les préoccupations philosophiques sur le roman devraient conduire les lecteurs à lire et relire avec délice des philosophes comme Maurice Blanchot, Gilles Deleuze, Jacques Derrida, Michel Foucault, Hans Robert Jauss, Maurice Merleau-Ponty, Paul Ricœur, Jean-Paul Sartre, sans oublier d’autres penseurs plus contemporains comme Alain Badiou, Jean-Luc Nancy, Jacques Rancière, et Pierre Macherey qui a largement contribué à cette interdisciplinarité, notamment avec Pour une théorie de la production littéraire (François Maspero, 1966), et A quoi pense la littérature ? (PUF, 1990) que les éditions Hermann viennent de republier sous « un nouvel intitulé, mieux conforme aux objectifs qui y sont poursuivis » (24) : Philosopher avec la littérature. Exercices de philosophie littéraire. Dans une savoureuse préface, Pierre Macherey revient sur son parcours intellectuel et avance que « La littérature, ce n’est donc pas seulement de la philosophie retranscrite dans un autre langage, grâce à une opération qui la laisserait, dans son fond, inchangée : c’est plutôt l’initiation ou l’incitation à une nouvelle pratique de la philosophie, voire à un nouveau rapport à la philosophie, qui modifie, plus ou moins, la perspective dans laquelle ses spéculations prennent place, ne serait-ce que parce qu’il lui ôte le caractère de pures spéculations » (23-4). Et le philosophe d’expliciter sa démarche en ces termes : « Philosopher avec la littérature, […] ce n’est surtout pas philosopher sur la littérature, en cherchant à plaquer sur elle des catégories préfabriquées qui en dénaturent le libre jeu en le canalisant, en en rabotant les aspérités à coups d’abstractions convenues en vue de le ramener dans l’ordre du bien connu. Ce n’est pas non plus chercher les bribes de philosophie susceptibles d’être extraites des œuvres de littérature où elles subsisteraient au titre d’éléments rapportés. Mais c’est faire […] des “exercices de philosophie littéraire” : c’est-à-dire sans prétendre élucider leur sens final […] » (25-6).

C’est donc en relisant Sade, Madame de Staël, Sand, Hugo, Flaubert, Bataille, Queneau, Céline et Foucault « à la lumière de la philosophie » (38) que Macherey nous éblouit avec la fécondité de ses analyses et de sa verve à partir d’un matériau qui donne à penser. « Ainsi, à travers tout ce que les écrivains disent et écrivent, c’est la littérature comme telle qui spécule, en s’installant dans l’élément du philosophique préexistant à toutes les philosophies particulières. Il reviendrait donc à la littérature d’énoncer le philosophique de la philosophie » (386).

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