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La république des lettres

Lettres, livres & littérature

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Critique: J.-B. Pontalis, Le laboratoire central : Entretiens, 1970-2012

La république des lettres —

J.-B. Pontalis, Le laboratoire central : Entretiens, 1970-2012. Paris : Editions de L’Olivier, coll. penser/ rêver, 2012, 228 p. ISBN 9782823600285. Prix 18EUR

Avant Freud avec les écrivains – ouvrage dans lequel les auteurs avaient pour objectif « de montrer à la fois la divergence et l’alliance profonde de la psychanalyse et de la littérature » (227) –Jean-Bertrand Pontalis a publié un recueil de neuf entretiens diachroniques (1970-2012), Le laboratoire central, qui doit son titre au livre de poésie publié en 1921 sous la plume de Max Jacob (1876-1944), écrivain et peintre juif qui décéda des suites de sa déportation au camp de Drancy.

Dans un article consacré aux raisons pour lesquelles le XXème siècle fut freudien, Eli Zaretsky nous informe que le « romancier Nathaniel West appelait Sigmund Freud le ‘Bulfinch moderne’, voulant dire qu’il avait écrit des fables pour son époque ».[1] Faut-il en déduire que la pratique psychanalytique et l’écriture littéraire s’érodent mutuellement au point d’être incompatibles? La rivalité se dessine dès l’avant-propos de Michel Gribinski[2] et se prolonge en pointillés dans l’ouvrage même si la posture de Jean-Bertrand Pontalis, vue sous cet angle particulier, est pour le moins ambivalente.

Dès 1970, l’auteur-psychanalyste prend position contre la « psychanalyse appliquée » et confie aux autres le soin de la faire :

Je serais réticent à l’égard de ceux qui chercheraient à transposer la méthode analytique sur des objets comme la littérature. Il y a eu des tentatives intéressantes, comme celle de Charles Mauron qui a essayé, non pas d’appliquer une théorie, mais de trouver dans sa lecture un équivalent de la méthode analytique. Mais on est alors amené très vite à privilégier l’interprétation, à faire de l’analyse essentiellement une interprétation. (21-22)

Toutefois, il modère sa position et concède plus loin : « Je crois que les écrits intéressants, qui relèvent de la psychanalyse appliquée, se rencontrent toujours chez ceux qui sont dans une relation privilégiée avec l’œuvre qu’ils interrogent, sans se placer d’emblée dans la position : l’œuvre est l’objet à analyser et moi, je l’analyse » (22). On sent bien que Jean-Bertrand Pontalis, à l’instar de Sigmund Freud à son époque, cherche à réconcilier deux de ses passions qui clivent son attention et son dévouement, même si l’on sait avec le recul des années que sa sensibilité littéraire, qui émergea à l’adolescence avec « des poèmes abscons à la Mallarmé » (197), a fini par prendre le dessus :

C’est surtout qu’à mes yeux, l’œuvre littéraire, loin de nous conduire à la prendre comme objet d’analyse, place le lecteur en position d’analysé. L’autre parole, c’est celle de l’œuvre, c’est celle qui met en question et en mouvement le lecteur, cette parole qui vient le saisir à la fois de très loin et de tout près. Pense aux journées de lecture qu’on a pu connaître, enfant ou adolescent : on « se plonge » dans sa lecture, on oublie le temps réel, parfois on s’étend sur son lit ou sur le sol, on régresse, on s’identifie non seulement aux personnages mais au monde imaginaire de l’œuvre. L’espace littéraire n’est alors pas très éloigné de l’espace psychanalytique. (71)

Dans un stimulant échange avec Michel de M’Uzan, Jean-Bertrand Pontalis – habile rhéteur qui, avec force diplomatie, parvient à déjouer les procès à l’encontre de la psychanalyse – déclare voir entre psychanalyse et littérature « une relation […] très intime », « Elles sont […] l’une par rapport à l’autre, dans une relative concurrence et dans une relative incompatibilité » (73). Son contradicteur qui mène l’entretien plaide plutôt « l’hétérogénéité des deux genres » (96) :

Je ne vois aucun rapport entre un écrit analytique et une fiction. Pour moi, l’écrit analytique s’apparente davantage à la critique, ne serait-ce que par une technique d’écriture très voisine. Dans un écrit analytique, la pensée prend du recul, elle se coule dans un développement linéaire essentiellement discursif. Le souci esthétique – le mot soulève certes bien des problèmes – est assez secondaire. Il convient avant tout d’être clair et correct, ce que les analystes qui écrivent beaucoup, trop peut-être, oublient souvent.

Dans une « fiction », le recul critique ne s’opère pas au même niveau, d’où les impasses fréquentes, littéralement constitutives du travail. L’écrivain s’abîme dans un monde de représentations égoïstes, puissantes, impérieuses. Et c’est à cela qu’il doit aussi s’arracher pour effectuer un tout autre travail, presque contraire, sur les mots, sur les propositions. (95)

Le regard que porte un psychanalyste-écrivain comme Michel de M’Uzan sur le processus créateur est riche d’enseignements (« Ecrire, au fond, cela consiste à dire en ne disant pas, à dire autre chose que ce qu’on croit dire, à mentir sans le savoir pour révéler quelque vérité ignorée. L’écrivain ne cesse de montrer et de cacher la succession des masques qu’il construit donne à son écrit ce caractère percutant que n’a pas le langage discursif », 78) mais force est de constater que les références littéraires sont parfois galvaudées : Arthur Adamov (1908-1970) n’a jamais dit « Quand on écrit, c’est la terreur. Quand on n’écrit pas, c’est l’horreur » (81) mais plutôt l’inverse quand il évoquait l’angoisse de la page blanche : « Ecrire, c’est l’horreur. Ne pas écrire, c’est la terreur ».

L’entretien de 2004 en compagnie de Pierre Bayard – et l’on connaît son goût pour le paradoxe – tente d’affiner la posture de Jean-Bertrand Pontalis en le mettant face à ses propres contradictions qui apparaissent au fil du temps. Pour revenir sur ses propos dans le post-scriptum de L’Amour des commencements (1986), l’analyste déclare :

Si j’ai pu dire, de manière un peu abrupte, que la pratique de l’analyse m’empêchait d’écrire, c’est que j’avais le sentiment que toute forme d’écriture, avant tout la forme narrative, était impuissante à rendre compte de la complexité de la vie psychique que nous fait entrevoir l’analyse. Seul Proust peut-être est parvenu à rendre sensible cette complexité. (108-9)

Le laboratoire central est dans l’ensemble une réussite même si les contributions sont inégales, notamment le dernier entretien inédit avec la rédaction de penser/ rêver qui aurait sans doute gagné à être davantage édité. Certaines questions manquaient singulièrement de pertinence, d’où les réponses lapidaires d’un esprit avide de stimulation.

Jean-François Vernay.

[1] Les Grands Dossiers des Sciences Humaines 21: Freud, droit d’inventaire (décembre 2010/ janvier-février 2011), 76.

[2] Directeur de la revue de psychanalyse penser/rêver et de la collection «penser/rêver» aux éditions de l'Olivier. Citation : « […] l’amour de la littérature y joue pleinement, la littérature sur laquelle Freud s’est si fortement appuyé et qui, toujours, découvre les vérités lumineuses de demain pendant que la psychanalyse devine les fantômes obscurs des vérités d’hier », (9)

C’est surtout qu’à mes yeux, l’œuvre littéraire, loin de nous conduire à la prendre comme objet d’analyse, place le lecteur en position d’analysé. L’autre parole, c’est celle de l’œuvre, c’est celle qui met en question et en mouvement le lecteur, cette parole qui vient le saisir à la fois de très loin et de tout près. Pense aux journées de lecture qu’on a pu connaître, enfant ou adolescent : on « se plonge » dans sa lecture, on oublie le temps réel, parfois on s’étend sur son lit ou sur le sol, on régresse, on s’identifie non seulement aux personnages mais au monde imaginaire de l’œuvre. L’espace littéraire n’est alors pas très éloigné de l’espace psychanalytique . (71)
J B Pontalis

La Cause littéraire

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