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La république des lettres

Lettres, livres & littérature

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CRITIQUE: Le baiser, en voie de disparition ?, Zorica Tomić

La république des lettres —
CRITIQUE: Le baiser, en voie de disparition ?, Zorica Tomić

Comme dit la chanson,

Tout tout tout

Vous saurez tout sur le baiser

Le pressant, le palpitant

Le total, le contournant

Le transféré, le soulevé

celui de la langue pénétré

Le gros horizontal

Le p’tit nominal

Le grand érotique

Le très discret aquatique

Tout tout tout tout

Je vous dirai tout sur le baiser maintenant que j’ai lu Le baiser. En voie de disparition de Zorica Tomić, une femme intellectuelle serbe qui n’hésite pas à égayer son sujet avec une pointe d’humour lorsqu’elle nous renseigne sur l’osculation, autrement dit l’acte d’embrasser qu’elle élève au rang d’« art » :

« Pour être tout à fait détendu, il est conseillé de fermer les yeux, ce qui peut être une bonne manière d’oublier qui vous embrassez. On déconseille fortement de tenir ses mains désœuvrées pendant le baiser : au lieu de les tenir enfoncées dans ses poches ou de les laisser ballantes le long du corps, il est recommandé de les glisser autours des oreilles du partenaire, dans ses cheveux ou dans son dos » (p.120).

De toute évidence, la chanson de Pierre Perret ne parlait pas de baiser, mais l’essentiel y est pour communiquer l’extraordinaire polymorphisme, variété et richesse de cette forme de « communication interpersonnelle » (p.21) qui véhicule toutes sortes d’émotions. Selon les diverses théories avancées, la pratique du baiser serait dérivée de la « prémastication » (p.13), ou « de différents gestes symbolisant l’union ou la fusion des âmes » (p.14), ou « du besoin de nos ancêtres de flairer un nouveau venu dans la tribu, donc un étranger » (p.15). S’il y a parfois un effet catalogue, sinon un effet Quid (voir notamment le chapitre consacré aux « baisers les plus célèbres »), à la lecture de cet essai stimulant, c’est pour le plus grand bénéfice des lecteurs à qui l’on soumet une typologie quasi exhaustive du baiser défini en sciences comme « La superposition anatomique de deux muscles orbiculaires de la bouche en état de contraction » (p.93). Quel romantisme ! On en redemande.

Ce livre érudit scindé en 33 chapitres révèle toutes les pratiques désuètes, sociologiques, anthropologiques, voire exotiques qui ne manquent ni de piquant, ni de piquer la curiosité des lecteurs, voire de les choquer comme en attestent les exemples fournis en page 60 :

« Malgré son attrait naturel non négligeable, la bouche est soumise à une multitude de modifications ou d’embellissements de caractère culturel. Jadis, il existait une coutume très répandue dans de nombreuses communautés tribales, depuis l’Afrique tropicale jusqu’aux jungles d’Amérique du Sud, qui obligeait les femmes à introduire dans leurs lèvres des plateaux en bois, en argile ou en métal, dont la grandeur variait d’une pièce de monnaie à celle d’une soucoupe de tasse à café. Sur le continent africain, cette coutume était surtout pratiquée dans les tribus pourvoyeuses de femmes esclaves : cette mutilation était un moyen de dissuader les esclavagistes de voler les femmes ».

Versée dans la neurobiologie, la psychologie et la psychanalyse, Zorica Tomić évoque tout naturellement un bon nombre de notions qui flirtent avec le baiser : la sécrétion des phéromones et de l’hormone du bonheur (l’ocytocine), le stade oral, l’incorporation, l’ambivalence, la libido, l’adhésivité, etc. avant de pouvoir emmener ses lecteurs au cœur de son projet : un regard critique et philosophique posé sur la société contemporaine quelque peu responsable de la désintégration de « l’érosphère », selon l’expression consacrée par Emmanuelle Arsan, et de la misère sociale :

« La culture contemporaine, soumise au principe de transparence, a fait voler en éclats la magie du baiser, et l’a dépouillé de tout esprit d’aventure en le réduisant à ses composantes physiologiques, biochimiques, hygiéniques, médicales, psychologiques, anthropologiques et culturelles » (p.40).

« L’amour […] semble avoir perdu son pouvoir d’enchantement du monde, en se repliant dans les stratégies du simulacre, les jeux égoïstes de la séduction, et le besoin de rester cool, offerts par l’abondance vertigineuse de tous les possibles » (p.156).

« Dans la culture de l’éjaculation précoce, selon Jean Baudrillard, qui a sorti de son giron la logique de l’instant, l’approche, les préliminaires érotiques ou la mythologie de la séduction doivent disparaître devant l’impératif du sexe qui ne souffre pas de délai. […] A la place du romantisme candide, des défis de la nostalgie, de la tendre sensibilité, qui font figure aujourd’hui de sentiments inconvenants car fondés sur la communication, ce sont ces épisodes pornographiques de « mise en écran » du corps dans sa fascination biophysiologique et sa désintégration symbolique, qui occupent la scène des médias omniprésents » (p.164-5).

Un « regard singulier sur notre époque » (p.214) si l’on en croit la préface de Daniel Rondeau ? Pas si sûr ! Le projet n’est pas nouveau puisqu’il recoupe avec celui d’autres essayistes comme Belinda Cannone avec Le baiser peut-être (2011), quand il ne fait pas indirectement écho à quelques unes des pistes de réflexion abordées par Pascal Bruckner et Alain Finkielkraut dans Le nouveau désordre amoureux (1977). Cela dit, il a le mérite d’être exposé avec clarté et élégance en partie grâce à la traduction de Vladimir André Cejovic.

Horace disait en son temps : « Quel que soit ton conseil, qu’il soit bref ».

Mon conseil ?

Lisez ce livre !

Jean-François Vernay

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