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La république des lettres

Lettres, livres & littérature

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"Il faut défendre la société littéraire" de Yves Citton

La république des lettres —
"Il faut défendre la société littéraire" de Yves Citton

Jacques Bouveresse, La Connaissance de l’écrivain. Sur la littérature, la vérité & la vie, Agone, Marseille, coll. « Banc d’essai », 2008.

Tzvetan Todorov, La Littérature en péril, Flammarion, coll. « Café Voltaire », Paris, 2007.

Pierre Piret (dir.), La Littérature à l’ère de la reproductibilité technique. Réponses littéraires aux nouveaux dispositifs représentatifs créés par les média modernes, L’Harmattan, coll. « Champs visuels », Paris, 2007.

Emmanuel Le Roy Ladurie, Jacques Berchtold & Jean-Paul Sermain, L’Événement climatique et ses représentations (XVIIe—XIXe siècles), Desjonquères, coll. « L’Esprit des Lettres », Paris 2007.

Le présent article a d’abord paru dans la livraison de main-juin 2008 de la Revue internationale des livres et des idées (n° 5). Il est ici repris avec l’aimable autorisation de l’auteur et du comité de rédaction de la revue.

En ces mois de célébrations désespérément médiatiques de 1968, s’il est un legs de l’effervescence des années soixante et soixante-dix dont personne ne songe à vouloir réclamer l’héritage, c’est bien le structuralisme. Narratologie, carrés sémiotiques, littérarité, paradigmes et syntagmes n’ont même plus le privilège de susciter les dénonciations ou les sarcasmes d’un anti-intellectualisme par ailleurs triomphant. La bête est tellement bien morte qu’on ne perd même plus son temps à donner des coups de pied dans son cadavre décomposé (on ne ferait que s’y salir les chaussettes). Seuls s’en réclament encore quelques vieux mammouths didacticiens, qui parviennent toutefois à imposer leur linguisterie jargonnante à nos pauvres enfants, et quelques dinosaures littéraires, qui se gargarisent d’intertextualité dans leurs tours d’ivoire universitaires (insouciants envers le monde qui brûle partout autour d’eux). Les anthropologues ont troqué l’analyse structurale des mythes pour la construction sociale des identités ; les linguistes s’appliquent à améliorer les technologies de voice-recognition au lieu de se tordre vainement les méninges autour de la bi-facialité du signe ; les psychanalystes s’intéressent moins à explorer la logique du signifiant qu’à défendre la famille hétérosexuelle ; les littéraires, orphelins de la « théorie » qui leur avait assuré une place de choix dans le champ intellectuel des années 1960-1970, se raccrochent désespérément aux caleçons (peu inspirants) des historiens… À quoi servait le structuralisme ? À laisser des fumistes prétendre à une scientificité de pur apparat. À quoi peuvent servir les études littéraires ? Nul ne le sait, et nul ne se le demande vraiment — au-delà du travail muséal de transmission de notre « patrimoine culturel ».

Haro sur le « textualisme »

Le désarroi littéraire est tel que les dinosaures semblent avoir renoncé à se battre pour démentir la chronique de leur extinction annoncée. Il faut que les philosophes — en l’occurrence Jacques Bouveresse, professeur au Collège de France — viennent à leur rescousse pour les sauver contre eux-mêmes, en leur rappelant que la littérature n’est pas seulement une affaire (incestueuse) d’intertexualité, mais un outil essentiel pour nous aider à résoudre nos problèmes de vie, ainsi qu’une « voie d’accès, qui ne pourrait être remplacée par aucune autre, à la connaissance et à la vérité1 ». La littérature étouffe sous l’asphyxie à laquelle la soumettent les professionnels de la critique et de l’enseignement littéraires. Une clique universitaire — composée de « postmodernes [qui] ont érigé la littérature en une sorte de genre suprême, dont la philosophie et la science ne seraient que des espèces » (ibid.), de « déconstructionnistes » (p. 86) affectés d’une « phobie de l’extra-textualité » (p. 12) et d’une « cécité délibérée » consistant à ne voir partout que de l’auto-référentialité (p. 131) — s’est emparée des études littéraires pour les asservir à son point de vue « textualiste » ou « littérariste » : celui-ci « consiste à soutenir que ce qui est important, dans un texte littéraire, n’est pas ce qui y est pensé et, moins que tout autre chose, ce qui y est pensé sur des questions comme celles de la morale et de la vie, mais seulement le texte lui-même et les propriétés qu’il a, en tant que texte, et plus précisément en tant que texte littéraire » (p. 129).

Tzvetan Todorov — qui publia, précisément en 1968, le volume de la série Qu’est-ce que le structuralisme ? consacré à la Poétique — confirme ce diagnostic dans son dernier ouvrage intitulé La Littérature en péril. Il y dénonce « une mutation » qui « s’est souvent faite sous la bannière du « structuralisme »2 » et qui a conduit les études littéraires à se donner « pour but premier de nous faire connaître les outils dont elles se servent » plutôt que de nous faire « réfléchir sur la condition humaine » (p. 18). Le rapport de cette mutation avec l’effervescence politique des années 1960 est à la fois relativisé et souligné : d’une part, l’« esprit de Mai 68 […] n’avait en lui-même rien à voir avec les orientations des études littéraires » ; d’autre part, c’est ce même esprit de Mai qui, en ayant « bouleversé les structures universitaires et modifié profondément les hiérarchies existantes », a entraîné un « mouvement de balancier qui ne s’est pas arrêté à un point d’équilibre » entre les études internes (formalistes) et les études externes (attentives au contexte historique, idéologique, esthétique), mais qui a abouti au résultat extrême que « seules comptent aujourd’hui les approches internes et les catégories de la théorie littéraire » (p. 29).

Après un siècle (1870-1960) d’études universitaires dominées par l’histoire littéraire (en quête des causes externes productrices de l’œuvre), le structuralisme a profité d’une nouvelle attention portée au texte et à la langue pour instaurer une attitude faisant de l’œuvre littéraire « un objet langagier clos, autosuffisant, absolu » (p. 31). C’est cette attitude qui constitue le « péril » dont la littérature se trouve aujourd’hui menacée : « en 2006, à l’université française, ces généralisations abusives sont toujours présentées comme des postulats sacrés », avec pour résultat bien compréhensible un « désintéressement croissant » des élèves envers les filières littéraires, leur nombre étant « passé en quelques décennies de 33% à 10% de tous les inscrits au bac général » (p. 31).

Le textualisme (ou le « littérarisme ») dénoncé par Jacques Bouveresse se trouve accusé par Tzvetan Todorov d’une trinité de péchés capitaux. On comprend sans peine que sa première faute relève du formalisme : les universitaires oublient que la littérature nous parle (non seulement des formes littéraires mais aussi) de la vie, de l’être-en-société, de dilemmes existentiels et de situations historiques ; en d’autres termes, ils oublient que les textes littéraires ont aussi des « contenus », qui sont sans doute davantage susceptibles d’intéresser les étudiants que le jeu autosuffisant des formes langagières et des contorsions interprétatives. La deuxième faute relève du nihilisme : le père fondateur du structuralisme ne manque pas de dénoncer ce fils indigne qu’est « la déconstruction », qui s’attache à montrer que toute œuvre « subvertit ses propres valeurs » (p. 32) ; un tel nihilisme est contagieux puisque, « surtout dans les universités américaines », on en arrive à « décrire l’histoire, le droit, voire les sciences naturelles comme autant de genres littéraires », niant la vérité de leur rapport au monde pour en faire « à leur tour des objets clos et autosuffisants » (p. 32). Ce qui nous conduit très naturellement vers le dernier péché de la trinité, le solipsisme : puisque, pour la critique formaliste, « l’univers représenté dans le livre est autosuffisant, sans rapport avec le monde extérieur, il est loisible de l’analyser sans s’interroger sur la pertinence des opinions exprimées dans le livre, ni sur la véracité des tableaux qu’il dépeint » (nihilisme) (p. 34), et il est dès lors naturel de croire que le texte (ou l’imaginaire fantasmatique de l’auteur) « est en soi-même le seul être existant » (p. 35). Les trois péchés convergent à imposer une « idée de la littérature absurdement restreinte et appauvrie », dans laquelle « le monde extérieur, le monde commun au moi et aux autres […] est nié ou déprécié » (p. 36).

Les échos d’une telle trinité avec les débats (généralement idiots) qui font rage aujourd’hui autour de « l’héritage de Mai 68 » n’ont pas à être soulignés. C’est un même mixte de déni de la réalité (« objective ») et de posture (jadis) subversive devenue aujourd’hui hégémonique qui est dénoncé à la fois dans l’espace socio-politique et dans le champ (trop) clos des études littéraires : « tout en se réclamant de la contestation et de la subversion, en tout cas en France, les représentants de la triade formalisme-nihilisme-solipsisme occupent des positions idéologiquement dominantes » (p. 67).

Un péril hallucinatoire ?

Jusqu’à quel point ce tableau calamiteux correspond-il à la pratique et à l’environnement quotidien d’un professeur de Lettres enseignant aujourd’hui la littérature française dans une université de province ? Se sentant à la fois accusé (en tant qu’universitaire autosuffisant) et défendu (par ces preux chevaliers soucieux de défendre le drapeau de « la littérature »), il pourrait être tenté de rejeter en bloc ce type de réquisitoires comme relevant de l’hallucination : vivons-nous vraiment (en 2008, sous la présidence Sarkozy) dans un pays « où le principe selon lequel « la littérature est la mesure de toutes choses » est accepté souvent comme un dogme » (Bouveresse, p. 56), « où la vénération que l’on éprouve pour la littérature ressemble le plus fortement à une véritable religion, avec malheureusement les conséquences négatives que cela implique » (Bouveresse, p. 152) ?

Ce que le professeur d’université observe autour de lui – loin d’un prestige religieux accordé à l’œuvre littéraire, et loin d’une hégémonie de la déconstruction textualiste sur les autres disciplines –, c’est le besoin de justifier son existence (au moment du renouvellement de son poste) dans un monde où « la littérature » (et son étude) est en passe de n’avoir plus aucune place légitime. Le péril (de disparition) qui menace « la littérature » est-il dû aux méfaits suicidaires des « déconstructionnistes » ? Si le professeur passe en revue ses collègues (français), il aura la plus grande peine à trouver qui que ce soit qui s’identifie avec les pratiques relevant du (post)structuralisme ou de la déconstruction.

Si les études littéraires sont effectivement en phase d’asphyxie, si elles ont effectivement besoin de preux chevaliers pour les défendre, c’est bien plutôt que (presque) tout le monde s’est détourné de l’entreprise herméneutique lancée par les grands noms des années 1960 pour se complaire dans un « retour à l’Histoire », à la vérité historique (ponctuelle) et au positivisme historien. Loin de prétendre pouvoir déconstruire les discours du droit ou des sciences naturelles, l’homo academicus litteraris (Gallus) moyen s’est renfermé dans sa petite discipline, espérant tirer sa légitimité « scientifique » de son statut de spécialiste de tel genre en tel siècle — au point qu’avoir eu l’outrecuidance de publier des articles (d’études littéraires) touchant à plus d’un seul siècle peut être retenu comme un symptôme de manque de sérieux lors d’une promotion ou d’une qualification au Conseil national des universités.

Quels sont les nouveaux courants critiques qui se sont développés en France au cours des dernières décennies ? L’étude généticienne, qui observe et recense méticuleusement les variantes entre différents états de texte (éditions, manuscrits) ; l’utilisation par l’analyse littéraire des développements récents de l’histoire du livre et de l’édition ; plus généralement, la remise en contexte de l’interprétation dans les différents paramètres de l’histoire culturelle de l’époque de production du texte. Autant de courants qui ont certes produit des résultats intéressants (à côté de nombreuses sommes ennuyeuses et acritiques), mais qui sont à mille lieues du textualisme impérialiste et arrogant que dépeignent Jacques Bouveresse et Tzvetan Todorov, refermé sur l’autosuffisance des jeux formels et avide de nihiliser les discours des disciplines voisines.

Même si ces deux livres s’adressent au « grand public » (ce dont il faut les féliciter), et même s’ils évitent donc de multiplier les notes en bas de page, le professeur pourra aussi se trouver frustré par l’étroitesse de ce que paraissent recouvrir les termes de « littérature » et d’« études littéraires » pour les deux auteurs. Il est frappant de les voir favoriser presque exclusivement des romanciers appartenant à la période 1850-1950 (Dostoïevski, Flaubert, Sand, Zola, Maupassant, Dickens, Henry James, Proust, Musil, Orwell). « La littérature » se réduit-elle donc au roman (réaliste, naturaliste, critique, politique) ? L’enseignant qui s’efforce de transmettre à ses étudiants son amour pour Crébillon fils, pour Mallarmé, pour Beckett ou pour Édouard Glissant pourrait ne pas forcément reconnaître ses petits dans cette conception de facto assez restrictive de « la littérature ».

Un cri d’alarme justifié

Faut-il pour autant rejeter ces dénonciations du traitement universitaire de la littérature comme fourvoyées, voire « réactionnaires », en retournant contre elles leur triple accusation de formalisme-nihilisme-solipsisme (puisqu’elles critiquent une forme générale des études littéraires sans rendre compte de leur contenu réel, puisqu’elles leur dénient toute valeur là où il y a peut-être quand même quelque chose à sauver, et puisqu’elles s’enferment dans une conception étroite et autosuffisante de « la littérature ») ? Je crois que ce serait une grave erreur. Et Jacques Bouveresse et Tzvetan Todorov ont parfaitement raison de dénoncer une profonde et dramatique insuffisance de la façon dont la littérature est enseignée à l’université.

Il est non seulement légitime, mais urgent de poser la question « de savoir pourquoi la théorie littéraire semble avoir renoncé plus ou moins, depuis un certain temps, à s’exprimer sur ce qui, dans le rapport que nous entretenons avec les œuvres littéraires, pourrait sembler le plus important, à savoir l’intérêt souvent passionné que nous portons à la personne et à la vie des personnages de la fiction, à leurs désirs et à leurs émotions, aux problèmes et aux conflits éthiques avec lesquels ils sont aux prises, aux expériences et aux aventures morales dans lesquelles ils sont impliqués, à ce qui fait de leur existence des réussites ou, au contraire, des échecs plus ou moins lamentables » (Bouveresse, p. 123). Il est également urgent d’affirmer que « l’objet de la littérature étant la condition humaine », son étude constitue la « meilleure introduction à la compréhension des conduites et des passions humaines », ainsi que « la meilleure préparation à toutes les professions fondées sur les rapports humains » (Todorov, p. 89).

Il est parfaitement vrai que remettre ces principes (encore bien trop généraux) au cœur de notre conception des études littéraires doit conduire à revoir de fond en comble la façon dont l’université française traite la littérature. Une telle révision implique au moins trois types de mesures : (a) accroître sensiblement le nombre d’heures d’enseignement accordées à la littérature (ainsi qu’à la philosophie, et plus généralement aux « humanités ») dans tous les cursus universitaires ; (b) développer, à côté des approches relevant de l’histoire littéraire, des pratiques interprétatives qui utilisent les propriétés formelles des textes pour actualiser leurs problématiques existentielles ; (c) reconfigurer les pratiques d’enseignement de la littérature autour de débats interprétatifs développant collectivement des questionnements philosophiques, éthiques, politiques (plutôt que des cours ex cathedra se contentant de transmettre un savoir spécialisé)3.

Comme le suggère très justement Jacques Bouveresse, citant abondamment Martha Nussbaum, les études littéraires sont aujourd’hui souvent les mieux placées pour déjouer les illusions dans lesquelles nous baigne l’idéologie économiste et productiviste régnante, pour nous faire comprendre l’économie des affects sur laquelle reposent nos sociétés de contrôle, pour nous faire critiquer tous les discours d’autorité (politique, scientifique, (pseudo-)philosophique) qui prônent la soumission aux institutions et aux tendances « naturelles » du néolibéralisme dominant.

Ce qu’il me semble essentiel d’ajouter à l’argumentaire partagé par T. Todorov et J. Bouveresse, c’est cependant que le type d’études littéraires qu’ils appellent de leurs vœux n’est nullement à concevoir comme une alternative au « textualisme », mais bien au contraire comme l’une de ses orientations possibles.

De même, le « péril » qui menace (une certaine définition de) « la littérature » n’est pas seulement à considérer comme résultant de l’incurie ou du fourvoiement des universitaires, mais tout autant d’une transformation bien plus large qui touche au statut général de « la littérature » en notre début de XXIe siècle. J’illustrerai ces deux points à l’aide de deux publications récentes qui permettront de voir à l’œuvre ce que font certains de ces professionnels de la littérature assez abstraitement critiqués par les deux ouvrages discutés jusqu’à présent.

La littérature est morte...

Il faut bien entendu se méfier du geste (éculé) proclamant « la mort de la littérature » : de Lautréamont et Mallarmé à Blanchot et Tel Quel, les littéraires se sont complu à mettre en scène leur chant du cygne (généralement avec la rassurante conviction de pouvoir aussitôt renaître de leurs cendres). Il faudrait se méfier également d’un recueil consacré à La Littérature à l’ère de la reproductibilité technique, dans la mesure où la diffusion du livre repose, depuis le XVIe siècle au moins, sur la « reproductibilité technique » révolutionnaire apportée par l’invention de l’imprimerie. En donnant pour sous-titre au recueil qu’il vient d’éditer chez L’Harmattan Réponses littéraires aux nouveaux dispositifs représentatifs créés par les médias modernes, Pierre Piret nous fait pourtant entrer au cœur d’un « péril » qui permet de recontextualiser plus finement la notion même de « littérature » au sein d’une évolution dans le long terme.

Quoique des individus et des collectivités écrivent et lisent des textes fictionnels depuis plusieurs millénaires, et quoique tout laisse penser qu’ils continueront à le faire tant qu’il y aura de l’humain sur cette planète, il n’empêche que le type d’activité à laquelle nous nous référons à travers le mot de « littérature » ne relève nullement d’une catégorie intemporelle, mais peut recevoir une date de naissance (vers le début du XIXe siècle) et serait donc de droit susceptible de recevoir une date de mort (la fin du XXe siècle ?). Le nouage très particulier d’une certaine aventure scripturaire, d’un certain statut social, d’une certaine prétention épistémologique, d’une certaine mission formatrice et d’une certaine vertu salvatrice — nouage qui constitue « la littérature » —, s’il n’était nullement donné en 1650, pourrait bien ne plus être opératoire en 20084.

Or ce sur quoi réfléchissent les littéraires, les philosophes, les historiens et théoriciens de la photographie réunis par Pierre Piret, c’est justement le dénouage que les dispositifs médiatiques font subir, dès la fin du XIXe siècle, aux différentes composantes de ce fait ethnologique qu’a constitué « la littérature ». Plusieurs articles s’appuient sur les concepts proposés par Walter Benjamin pour repérer le détachement qui s’est opéré entre l’œuvre littéraire et la notion d’« authenticité » : se demander avec Pascal Durand de quelle « aura », de quelle « unicité » relève un roman ou un poème élégiaque, dès lors qu’ils sont publiés, copiés et multipliés pour être « offerts à la contemplation esthétique et à la consommation de masse », cela conduit à souligner leur « capacité d’être appropriés à de nouveaux usages et à de nouvelles fonctions5 » qui échappent totalement à l’emprise de leur auteur. Resituer l’œuvre littéraire (et plus généralement artistique) au sein des dispositifs de consommation de masse qui l’ont déterminée depuis le XXe siècle, cela a conduit les créateurs, comme le montre bien Laurent Van Eynde, à investir dans les propriétés formelles des œuvres et du « matériau de la langue poétique » une source précieuse de « résistance critique à la communication instituée » et au mouvement de marchandisation généralisée (p. 38).

Il n’y a dans ce type d’analyses rien d’auto-suffisant ni de solipsiste : c’est bien d’une résistance éthique, politique et économique qu’il s’agit ici ; c’est bien à un problème existentiel que sont confrontés le producteur et le consommateur d’une œuvre, dès lors qu’ils se demandent, comme le veut Jacques Bouveresse (à travers Hillary Putnam) : « Comment devons-nous vivre ? » (Bouveresse, p. 31). C’est bien cette question que Jean-Pierre Bertrand nous fait repérer en explorant la contradiction d’un Baudelaire qui « vomissait la presse et son public, et [qui] ne s’en cachait pas », tout en rédigeant ses Petits poèmes en prose pour être expressément diffusés par voie de presse, faisant ainsi de ses œuvres « un bien consommable et jetable comme n’importe quelle nouvelle ou fait divers du jour » (Piret, p. 48-49). Comment vivre une vie d’être parlant au sein de l’assourdissant brouhaha des médias ?

Une bonne moitié de ce recueil est consacrée à la réflexion sur les rapports complexes qu’entretiennent les mondes du texte écrit et de l’image (photographique). Ici encore, des études qui pourraient paraître se complaire dans la réflexivité de la théorie littéraire touchent en réalité à une question dont tout enseignant connaît l’urgence : celle de la présence écrasante des images (publicitaires, télévisuelles, cinématographiques) dans notre monde menacé d’un double illettrisme. Non seulement les élèves ne font que rarement l’expérience de la confrontation patiente à l’interprétation d’un texte, mais ils se trouvent dramatiquement démunis d’outils analytiques pour interpréter, au lieu de simplement consommer, les images dont ils sont bombardés.

À partir de l’étude de la place des photographies dans l’œuvre de Jean Genet, Pierre Piret nous fait saisir comment « produire une image conçue pour n’être pas vue » peut constituer une réponse à la fois « formaliste » et politique face à « la domination des médias modernes, des médias de l’image en particulier », dans la mesure où « c’est le statut même du signe et sa fonction socio-politique qui se voient modifiés » par cette domination (p. 182 et 188). C’est sans doute plus qu’un hasard si deux articles de ce recueil, celui d’Évelyne Grossman consacré à Artaud et celui d’Isabelle Ost consacré à Beckett, accordent une place centrale à la réflexion qu’a menée le dernier Deleuze sur l’image cinématographique : l’enjeu de ce travail a été de poser les premières bases d’une étude « filmiste » (variante du textualisme) de la forme, intimement articulée avec une pensée ontologique, éthique et politique de résistance à la communication contagieuse des clichés qui fourvoie nos médiocraties actuelles.

… vive les études littéraires !

Envisager que « la littérature » puisse être non seulement « en péril », mais belle et bien morte, ne revient donc pas forcément à répéter le geste blanchotien de repli de la littérature sur son autosuffisance, ni à jouer les Cassandre, ni à désespérer la Sorbonne. Les textes de Rabelais, de Cyrano de Bergerac, de Diderot, de Flaubert, de Rimbaud, de Musil ou de Beckett trouveront toujours leurs lecteurs ; les écrivains trouveront toujours au fond d’eux-mêmes les désirs et les ressources nécessaires à mettre en mots leurs expériences, leurs aspirations et leurs indignations. Si le nouage qui s’est maintenu pendant un siècle et demi autour de la notion historique de « littérature » est en train de se désarticuler, c’est qu’une certaine institution littéraire (à venir) est appelée à en remplacer une autre (devenue obsolète).

Face à la massification (bienvenue !) des études supérieures, face aux « nouveaux dispositifs médiatiques créés par les médias modernes », face à la surabondance d’informations, de textes, d’images et de sons qui sont mis à disposition par la révolution communicationnelle de ces dernières années, ce dont nous avons urgemment besoin, c’est moins de « la littérature » que d’une socialité littérarisée : ce que les études de lettres peuvent et doivent apporter — afin de nous aider à comprendre notre « condition humaine » ainsi que « les conduites et les passions » de nos semblables (Todorov, p. 89) —, c’est une certaine attitude herméneutique faite d’exploration patiente, attentive, amoureuse, interventionniste, reconfigurante des messages qui circulent entre nous et en nous. Même si « la littérature » est morte, les études littéraires n’en sont que plus nécessaires pour nous apprendre à cultiver notre sensibilité aux nuances qu’écrasent les urgences de la communication, pour nous donner les moyens d’une analyse critique des textes qui nous programment, pour nous permettre de développer des modes de non-consommation des objets culturels ainsi que de non-oppression de soi-même et d’autrui, en un âge où chacun est appelé à devenir le patron de sa petite entreprise — ce qui ne manque pas de nous transformer tous en exploiteurs de nous-mêmes.

Il faut défendre le textualisme

Cette socialité littérarisée — que j’entrevois également à l’horizon des espoirs de Jacques Bouveresse et de Tzvetan Todorov —, il me semble toutefois contradictoire de l’appeler de ses vœux en désignant à la vindicte publique les méfaits du textualisme, du structuralisme et de la déconstruction. En faisant rimer formalisme avec nihilisme et solipsisme au sein d’une triade maudite, en définissant le textualisme (ou littérarisme) à travers une opposition entre « ce qui est pensé dans un texte littéraire » et « les propriétés qu’il a en tant que texte », les deux auteurs risquent non seulement de nous faire retomber dans de vieilles ornières simplistes qu’on espérait dépassées depuis longtemps, mais ils nous empêchent surtout de pouvoir espérer saisir ce qui fait le propre de cette socialité littérarisée.

Opposer de façon molaire « la forme » et « le contenu », même (ou surtout) si c’est pour reconnaître leur « unité indissociable » (Bouveresse, p. 70), ne fait guère avancer le schmilblick : au terme d’une démonstration en une trentaine de chapitres qui puise ses références chez quelques-uns des plus grands noms de la philosophie morale nord-américaine, mais qui fait une impasse complète sur la théorie littéraire européenne (sauf quelques mentions obliques faites à Jacques Rancière), on apprend que « c’est, pour une part essentielle, la forme elle-même qui fonctionne ici comme un mode d’accès à la connaissance » (Bouveresse, p. 209). Il est difficile de ne pas partager cette conclusion. On peut toutefois se demander s’il n’aurait pas mieux valu commencer par là, et dès lors se mettre en peine de déterminer plus précisément en quoi (par quelles médiations, par quels mécanismes, en vertu de quelles propriétés) « la forme » d’un texte peut constituer « un mode d’accès » à la connaissance. Cela implique de recourir à des notions plus techniques (que connaît bien entendu Tzvetan Todorov, co-auteur d’un Dictionnaire encyclopédique des sciences du langage6) comme celles de connotation, de figuralité discursive, de communautés interprétatives, de syntaxe négative, de partage du sensible, de redescription ou d’affabulation7.

Même dans l’emportement des célébrations nostalgiques de « l’esprit de Mai 68 », il ne s’agit bien entendu pas de prôner un retour aux postures parfois arrogantes qui ont caractérisé certaines impasses du structuralisme (ou certains avatars ridicules de la déconstruction). Il s’agit plus simplement de défendre certaines pratiques d’une socialité littérarisée au sein de laquelle une certaine sensibilité textualiste joue un rôle incontournable. Ici encore, plutôt que de multiplier les slogans abstraits, j’ouvrirai un livre récent pour observer ce que font actuellement mes collègues universitaires — qui ne correspond ni aux études littéraires dont je rêve, ni au tableau apocalyptique qu’en dressent les réquisitoires discutés ici.

Tempêtes dans un verre de mots

Un gros volume édité en collaboration par un historien émérite (Emmanuel Le Roy Ladurie) et par deux professeurs de littérature de premier plan (Jacques Berchtold et Jean-Paul Sermain) rassemble une trentaine de contributions consacrées à L’Événement climatique et ses représentations (XVIIe—XIXe siècles). Je crois pouvoir imaginer la réaction d’un lecteur impatient de mieux comprendre « la condition humaine » à la découverte d’un tel volume. Qu’y a-t-il de plus en phase avec nos soucis actuels de dérèglement climatique menaçant la survie même de l’humanité qu’un ouvrage consacré à nous faire découvrir la façon dont nos ancêtres ont vécu et se sont représentés les petits âges glaciaires, les tempêtes en mer et les ouragans ? Dans son introduction, Jacques Berchtold signale l’actualité de ce thème et donne quelques précieuses références à des publications récentes en la matière8.

Force est toutefois de constater que la moisson récoltée par celui qui lira ce recueil à la lumière de la question « Comment devons-nous vivre (face aux incertitudes et aux catastrophes climatiques) ? » restera assez maigre. La plupart des historiens et des littéraires qui se partagent les articles nous renseignent sur des variations de taux de mortalités ou de prix du vin, sur des séries de dates de vendanges, sur des fluctuations des glaciers, sur l’intertextualité lucrétienne, sur des tempêtes et des foudres métaphoriques – quand ils ne se complaisent pas à accumuler des citations sur les connotations bourgeoises de l’usage du parapluie. Il n’y a là guère de quoi faire progresser notre « connaissance morale ». Un lecteur dûment dressé au rythme des soucis maximisateurs et optimisateurs que promeut notre économie politique fermera donc ce livre, et ira chercher dans un ouvrage de philosophie morale, ou dans un essai environnementaliste, comment il doit vivre en notre âge de réchauffement planétaire.

Le lecteur davantage porté à cette oisiveté littéraire, que nie l’éthos négociant, risque pourtant de s’engager dans des détours qui lui permettront de ré-envisager ses problèmes « moraux » actuels sous une lumière devenue révélatrice parce que défléchie par le miroitement des textes. Faute de pouvoir passer en revue tous les apports de ces lectures littéraires de scènes de tempêtes, je ne retiendrai que celles qui paraissent tomber le plus directement sous le coup du formalisme-nihilisme-solipsisme auto-référentiel dénoncé plus haut – à commencer par l’étude de Jean-François Perrin dont le titre met explicitement la tête sur le billot : « La littérature a-t-elle un autre référent qu’elle-même ? » La trentaine de scènes de tempêtes repérées par l’auteur dans un corpus de 140 contes merveilleux publiés entre 1690 et 1750 y sont présentées comme des réécritures auto-ironiques, burlesques et ludiques de lieux communs inspirés de Virgile et de Lucrèce. Le recours au burlesque pratiqué par des conteurs (généralement peu connus) comme Hamilton se trouve attribué à « un art persifleur et hautement paradoxal de décomposer les lieux communs, et plus largement toute fiction reçue » (p. 396).

S’agit-il simplement de prouver une fois de plus que la littérature (essentiellement inter-textuelle) se mord toujours la queue en une parfaite autosuffisance ? Bien sûr que non. Les analyses très fines des « cadrages perspectifs » (décrits en termes cinématographiques de téléobjectif, de plan général ou de contre-plongée), cadrages à travers lesquels ces conteurs nous présentent la scène de naufrage, mettent au premier plan le problème — éminemment « moral » — de la distance que nous entretenons avec le spectacle de la catastrophe. Dans le même ordre d’idées, Frank Lestringant et Marc Labussière explorent différentes réécritures, à la Renaissance et au XVIIe siècle, de deux vers de Lucrèce décrivant le plaisir ambigu que prend le spectateur à voir depuis la rive un navire en proie à l’orage et en risque de naufrage (p. 117 et 402) : ballotté entre un sentiment de pitié envers la souffrance d’autrui et le soulagement d’être soi-même à l’abri du malheur sur la terre ferme, le spectateur reçoit de la réflexivité littéraire un miroir dans lequel il est invité à se voir réagir à une tempête en mer – ou à un tsunami dans l’océan Pacifique.

Conclure, comme le fait Jean-François Perrin, qu’un auteur « déconstruit le scénario du stéréotype et interroge sur le plan éthique la perspective à travers laquelle il est mis en scène, qui semble celle du désir » (p. 397), ne relève pas forcément d’une « phobie de l’extra-textualité » : cela débouche sur un questionnement éthique portant sur notre perception des données morales — questionnement qui constitue un préalable indispensable à la résolution des « problèmes moraux » que, comme se plaît à le reconnaître Jacques Bouveresse, la littérature permet mieux que la philosophie de poser dans leur complexité et leur pluri-dimentionalité. Cette réflexion sur « la forme » est au plus près de ce qu’a été pour nous Européens « la réalité » de notre expérience du tsunami : une réalité d’images télévisées et de cadrages médiatiques, bien plus que de noyades et de maisons détruites.

Florence Magnot-Ogilvy observe une ambivalence similaire à propos des tempêtes narratives qui font souffrir les héros tout en donnant à l’auteur l’occasion facile de rédiger un épisode sûr de passionner le lecteur (p. 452). La critique ne cherche pas à produire un jugement sur la moralité de voir le malheur (fictionnel) des uns faire le bonheur (rédactionnel) des autres, mais à susciter la réflexion en mettant cette ambivalence en parallèle avec les paradoxes de l’économie politique qui, chez un auteur comme Mandeville, saluent les catastrophes (l’incendie de Londres, un ouragan destructeur) comme des épisodes de destruction créatrice, capables de doper la croissance lorsqu'auront été séchées les larmes des deuils immédiats, et que les dépenses de la reconstruction assureront une prospérité décuplée (p. 456).

Autre critique à se complaire dans l’intertextualité, Arto Clerc étudie « le génie de la réécriture du motif de la tempête » à travers quatre versions du mythe de Don Juan, depuis Tirso de Molina jusqu’à Molière. Sa démarche parvient même à ce comble de futilité qui consiste à nous faire sentir la signification d’une absence : au lieu de préparer le terrain en multipliant les assimilations du libertin à un orage destructeur, comme le faisaient ses prédécesseurs, Molière ne conserve plus que l’intervention isolée d’une « foudre punitive [qui] tombe comme un cheveu sur la soupe » à la fin de sa pièce, et qui neutralise par avance la crédibilité du cliché de l’orage-châtiment (p. 355). Un détail apparemment mineur de variation formelle s’inscrit ainsi dans la grande évolution, à la fois épistémologique et philosophique, que retrace sommairement Jean-Paul Schneider en montrant comment les descriptions de l’événement climatique passent « de l’orage-châtiment au chaos maîtrisé » (p. 126) : « tempêtes, ouragans, cataclysmes ne sont plus conçus comme des menaces pour l’harmonie de la nature », causées par une intervention divine visant à punir l’homme pour ses péchés, mais « l’affrontement des éléments, considéré jusqu’alors comme un accident qui mettait en cause un ordre fait pour l’homme, est désormais regardé comme une activité réglée de la nature » (p. 136). L’approche textualiste n’est nullement incompatible avec l’étude des imaginaires ontologiques qui gouvernent notre rapport au monde. Elle peut bien au contraire en constituer à la fois la tête chercheuse et l’indispensable mouche du coche.

De nombreux autres articles du recueil sont consacrés à rendre compte d’une réflexion sur la sensibilité, envers cette réalité intangible qu’est « l’air » (contribution de Claude Reichler, p. 143-156) ou à travers la modélisation de l’individu comme un réseau de fibres agitées par les souffles qui l’entourent et le traversent, situant ainsi la production de nos idées à la jointure entre le plus local (mon système nerveux) et le plus global (la circulation des courants aériens à l’échelle de la planète) (contribution de Jean-Patrice Courtois, p. 157-180). Je conclurai sur l’article de Philippe Hamon, autre père fondateur du mouvement structuraliste des années 1960, qui poursuit et illustre ici ce que la veine textualiste peut encore nous apporter de plus précieux. Rappelant que le roman du XIXe siècle, tel que le pratique et le conçoit Balzac, est un roman de « détails », de « petites misères » individuelles (p. 497), bien différent des grandes tragédies collectives qui peuplaient le genre épique, il détourne le propos sur la catastrophe climatique pour collecter des textes consacrés à ce non-événement qu’est la pluie, et à cet objet anti-climatique par excellence qu’est le parapluie, dont il nous rappelle que Pierre Larousse faisait « le symbole de la vie tranquille et paisible » (p. 500).

Ces citations, dans lesquelles les textes ne paraissent renvoyer qu’à d’autres textes, cartographient en réalité un réseau de paramètres à travers lesquels se calent nos réponses quotidiennes à la question « Comment devons-nous vivre ? » : « si porter un parapluie (sans la pluie) dénote un excès (souvent ridicule) de prévoyance, subir la pluie (sans parapluie) dénote un excès (souvent tout aussi ridicule) d’imprévoyance, et brandir un parapluie dans un ouragan dénote également une mauvaise (et ridicule) capacité d’adéquation au réel » (p. 503).

Il faut défendre le littérarisme

Qu’y a-t-il de plus formaliste, de plus nihiliste, de plus solipsiste — et de plus décadent en un âge qui redécouvre les vertus éternelles du travail — que de perdre son temps à répertorier des récurrences, des recodages et des surcodages du mot « parapluie » dans des textes rédigés par des bourgeois oisifs du XIXe siècle ? Seul un « littérariste », oisif lui-même, peut se complaire sans honte à disséquer des parapluies textuels (alors que le monde brûle ou se noie autour de lui). Et pourtant il faut défendre ce littérarisme.

Loin d’être solipsiste, il esquisse la possibilité d’une socialité qui est à situer (loin) devant nous plutôt que dans le passé, une socialité littérarisée, nourrie d’une sensibilité à ces nuances dont Roland Barthes, dans ses derniers séminaires, faisait le contrepoison à l’arrogance de la communication médiatique. Cette socialité se nourrit de détours, fait pousser des plantes fragiles dans des lieux improbables, ne parle parfois de soi (toujours soucieuse d’une possible indécence) que pour imaginer, dans le miroir toujours déformant et réformant que nous présente l’œuvre, une expérience de devenir-autre (antidote le plus radical à tout solipsisme). Elle s’attache au « texte lui-même », « aux propriétés qu’il a, en tant que texte », parce que c’est dans le miroitement toujours singulier des nuances qu’il nous offre qu’elle peut trouver l’occasion d’inventer un meilleur rapport à soi et au monde. Elle ne nihilise rien, sinon la prétention à retrouver des valeurs éternelles. Elle se préoccupe moins de déconstruire l’existant que d’esquisser des possibles. Elle esquive les périls, mais pour mieux cultiver l’expérimentation du périlleux. Elle croit moins à la force d’entraînement des idées qu’à la douce puissance de suggestion des mots d’esprit.

N’est-ce pas cette même socialité littérarisée qui s’exprimait en graffitis spirituels sur les murs de Paris, il y a quarante ans ? N’est-ce pas elle qui animait l’expérience d’enseignement que Roland Barthes est parvenu à insérer au Collège de France, dix ans plus tard, et qu’il nous reste toujours à inventer aujourd’hui ? Il n’est finalement pas sûr que l’« esprit de Mai 68 [n’ait] en lui-même rien à voir avec les orientations des études littéraires » (Todorov, p. 29). Sous les pavés de l’autosuffisance littéraire, c’est peut-être toujours une impossible plage d’autonomie qui reste à imaginer.

Et c’est à travers un textualisme se rendant aussi sensible que possible aux infinies nuances des textes que cet effort d’autonomie peut se protéger des grosses catégories molaires qui menacent toujours d’étouffer l’invention d’un monde meilleur. Les derniers cours de Barthes donnent l’exemple, encore inégalé, d’une réflexion qui, du structuralisme, rejette l’arrogance scientiste, mais ravive la sensibilité aux puissances propres du signifiant : déjouant à la fois l’apathie de l’indifférence éthique et la mobilisation aveuglante de l’engagement politique, préférant ouvrir des espaces de variations, de déclinaisons, de recodages, de surcodages infinis plutôt que planifier une Révolution finale9, ce « formalisme » n’apparaît creux qu’à ceux qui compteraient la nuance pour rien. Il ne semble négliger « la vérité » et « la vie » que si l’on oublie que l’humanité se définit moins par une substance biologique que par une multiplicité de formes-de-vie.

par Yves Citton

Publie sur Acta le 07 juin 2008

Notes :

1 Jacques Bouveresse, La Connaissance de l’écrivain. Sur la littérature, la vérité & la vie, Agone, coll. Banc d’essai, Marseille, 2008, quatrième de couverture.

2 Tzvetan Todorov, La Littérature en péril, Flammarion, coll. Café Voltaire, Paris, 2007, p. 27.

3 Pour davantage de développements sur les prémisses théoriques, les enjeux pratiques et les implications socio-politiques d’un tel programme, je renvoie à mon ouvrage Lire, interpréter, actualiser. Pourquoi les études littéraires ?, Éditions Amsterdam, Paris, 2007. La leçon inaugurale d’Antoine Compagnon au Collège de France, qui tourne autour des mêmes sujets discutés ici, a été publiée sous le titre La littérature, pour quoi faire ?, Fayard, Paris, 2007.

4 Il est à cet égard symptomatique d’observer que parmi les très rares critiques mentionnés par Jacques Bouveresse et par Tzvetan Todorov figure Paul Bénichou, auteur du livre qui a le plus classiquement rendu compte de la mise en place de ce nouage propre à « la littérature » (dans Le Sacre de l’écrivain 1750-1830, José Corti, Paris, 1973).

5 Pascal Durand, « L’aura et la chose écrite. Une mise au point » dans Pierre Piret (dir.), La Littérature à l’ère de la reproductibilité technique. Réponses littéraires aux nouveaux dispositifs représentatifs créés par les média modernes, L’Harmattan, coll. Champs visuels, Paris, 2007, p. 17.

6 Avec Oswald Ducrot (Seuil, Paris, 1972).

7 Sur tous ces points, voir mon ouvrage Lire, interpréter, actualiser, op. cit.

8 Emmanuel Le Roy Ladurie, Jacques Berchtold & Jean-Paul Sermain, L’Événement climatique et ses représentations ( xviie – xixe siècles), Desjonquères, Paris, coll. L’Esprit des Lettres, 2007, p. 16-19.

9 Sur les rapports, à la fois obsédants, variables et trompeurs, entretenus entre la création littéraire et l’imaginaire de la Révolution, voir le livre récent de Laurent Jenny, Je suis la révolution, Belin, Paris, 2008.

Pour citer cet article :Yves Citton, "Il faut défendre la société littéraire", Acta Fabula, Essais critiques, URL : http://www.fabula.org/revue/document4299.php

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