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La république des lettres

Lettres, livres & littérature

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A translation of "Cruise Ship Australia", by David Williamson

La république des lettres —

Le 12 octobre 2005 paraissait un véritable brûlot sous la plume acerbe du dramaturge australien et désormais retraité David Williamson. Nous avons souhaité traduire de larges extraits de cet article dans lequel l’auteur compare son pays natal à un paquebot. Après avoir expliqué les circonstances de sa croisière à destination de la Nouvelle-Calédonie, il file la métaphore que lui inspire son voyage.

La croisière s’amuse.

[…]. Il m’a semblé que ce bateau était une métaphore de l’Australie. Le paquebot Australie, isolé dans les mers du sud mettant le cap sur Dieu sait où. Et en fait, à l’instar de l’Australie, un grand nombre de croisiéristes n’avaient cure de leur destination. C’était la croisière en elle-même qui importait : le bronzage, le bavardage, les repas, le débit ininterrompu des boissons, et l’indispensable divertissement à bord. […]

La nuit il y avait sur le pont des fêtes tropicales avec de longues files indiennes d’amateurs de conga qui scandaient « Olé ! Olé !» sous l’œil vigilant du très souple Shona, notre Oberführer. Il y avait aussi les spectacles nocturnes dans lesquels des danseurs australiens rompus à l’exercice ont joué des extraits de comédies musicales américaines. Et si vous vouliez quelque chose de plus après cela, il y avait toujours un film américain euphorisant sur grand écran, sirupeux à souhait et dans lequel le grand amour triomphait. Là encore, tout comme ce qui se passe en Australie de manière générale, on n’y jouait aucune chanson et aucun film australiens, les questions du jeu-concours portaient toutes sur les célébrités du cinéma américain […]. La seule chose australienne de cette Australie aspirante semblait être l’accent.

Les chroniqueurs et commentateurs de la droite ont coutume de tourner en ridicule ce qu’ils nomment « les élites ». Les élites ne comptent sans doute pas parmi les Australiens ambitieux. Les chroniqueurs nous font accepter avec empressement le fait que la sagesse se loge dans cette Australie ambitieuse et qu’elle est absente des rangs de ces veules élites qui cultivent un intérêt péteux pour l’art, pour le cinéma, et poussent leur générosité jusqu’à s’inquiéter pour l’avenir de l’Australie et, en fait, de la terre entière. […] Peut-être qu’ils se raviseront après avoir passé quelque temps à bord d’un navire de croisière.

Une fois à quai, à Nouméa, le merveilleux Centre Culturel Tjibaou, conçu par l’architecte Renzo Piano, était la chose à ne pas manquer. C’était une des options proposées en plus de la tournée des magasins ou d’une journée au Club Med. Non seulement l’ouvrage, avec ses ellipses en bois qui s’élancent vers le ciel, est le plus beau joyau architectural au monde, mais il regorge des plus belles pièces de l’art mélanésien. A l’intérieur d’une seule salle, de gigantesques totems de Mélanésie sculptés se dressaient l’un contre l’autre. Leurs styles bien différents et hautement imaginatifs proviennent cependant, à l’évidence, de racines communes. La formule selon laquelle l’art évolue et se différencie avec l’efflorescence de l’imagination s’imposait à l’esprit.

Parmi les 2000 croisiéristes à bord, une petite vingtaine a choisi de découvrir cette structure magnifique. Parmi eux, la moitié était des Chinois de Hongkong récemment implantés en Australie. Le reste des passagers était parti se prélasser au Club Med et siroter des cocktails ornés d’ombrelles en papier ou fureter en vain une bonne affaire parmi les produits en provenance de Chine rendus trop onéreux en raison du plus exorbitant des taux de change dans le Pacifique Sud.

C’était à peu près à ce moment là que j’ai décidé qu’il était légitime « d’ambitionner » de ne pas être ambitieux.

Le contraste avec une autre croisière que nous avons fait ne pouvait être plus cinglant. Un paquebot britannique nous a transporté de Hongkong jusqu’au Vietnam, Cambodge puis Singapour. D’excellents conférenciers en provenance d’Oxford et d’autres universités de marque ont discouru matin et après-midi sur la géographie, l’histoire, la culture et les arts des lieux que nous étions sur le point de visiter. Cela ressemblait à une université flottante du meilleur tonneau. Nous dûmes arriver en avance et nous battre pour avoir des places puisque des foules de Britanniques âgés, mais ayant bon pied bon œil, jouaient des coudes pour s’asseoir au premier rang. Nombreux furent ceux qui prenaient des notes abondantes.

Il y avait une véritable soif de connaissances et lorsque nous visitâmes les choses dont nous avions été informés, personne n’essaya d'enjoliver l’expérience. Au Cambodge, en plus des fabuleuses ruines d’Angkor Vat, nous avons également vu l’horrible camp S21 (anciennement le lycée Tuol Sleng) où des milliers de gens ont été torturés à mort dans les salles de classe. Les lits auxquels ils étaient ligotés et les instruments de torture utilisés, étaient encore sur le site. Inchangés, les murs et les sols étaient maculés de sang, et dans la dernière pièce nous avons vu un monticule de crânes empilés. Par contraste avec l’hédonisme insouciant de la croisière australienne, on nous livrait un monde d’une réalité complexe et brutale. […]

A l’inverse, à bord de la croisière australienne, on ne se souciait guère de rien. Aucune question ne fut posée pour savoir pourquoi le paquebot Australie était si béni des dieux sur le plan matériel. […]

Et personne n’a fait la moindre allusion au sort des vrais ambitieux à bord, les membres de l’équipage indonésiens et philippins qui, loin de leurs familles pendant près de 10 mois, travaillent pour une maigre pitance. Et personne ne s’est posé la question pourquoi ils ont ce style de vie et nous un autre.

A priori, le credo est : quelle que soit la chose dont nous – Australiens – jouissons, nous le méritons largement. Doit-on attribuer cela à une population faible et docile qui en vint à hériter des Britanniques un intérêt pour les droits de l’homme, le droit juridique et parlementaire, dans un pays où les ressources semblaient, à l’origine, être inépuisables ? Un pays où l’eau coule à flots, doté de vastes réserves de charbon, de minerai de fer, d’or, et de bien d’autres métaux, et qui pullule de verts pâturages destinés aux moutons, au blé et aux vaches. Un pays où il était relativement aisé d’écarter le peuple premier.

A ceci près que les apparences se sont révélées trompeuses. En fait nous avons hérité d’un écosystème d’une grande fragilité ; le plus fragile au monde après l’Islande, en toute vraisemblance. Et la vérité, Olé ! Olé !, c’est que nous sommes tous en sursis.

A l’image d’un paquebot de croisiéristes hédonistes, nous traversons le temps – pas en direction d’une île tropicale bordée de palmiers, mais vers un destin qui invite à la réflexion. Nous allons être épargnés, tout comme nos enfants, en toute probabilité ; mais nos petits-enfants vont certainement connaître une Australie bien différente de la nôtre et moins généreuse. […]

Le paquebot Australie se nourrit de ressources qui ont été accumulées au cours de milliards d’années. On ronge notre passé à une vitesse prodigieuse. Nos petits-enfants ne vont pas avoir la vie aussi facile que nous.

La parade logique à cet argument est de voir en la technologie une véritable panacée. On peut entamer notre avenir en toute quiétude puisque les scientifiques vont venir à la rescousse avec de nouvelles sources d’énergie propre qui sauveront la situation. […]

Même si des remèdes technologiques nouveaux et miraculeux voient subitement le jour, ils auront à coup sûr quelque inconvénient. La technologie ne s’est que très rarement présentée comme une solution à un problème. A court terme, elle peut nous offrir des petits plus, mais elle nous amène systématiquement de nouveaux problèmes durables qui sont de plus en plus difficiles à régler. […]

Nul doute que l’ambitieuse Australie continuera à faire la fête, à s’amuser sur le pont et à comparer les prix, mais lorsque le paquebot finira par accoster, les Australiens pourront sans doute apercevoir une destination bien plus sinistre qu’ils ne l’auraient imaginée. J’ai terminé ma croisière avec le sentiment que les « élites » ont tout à fait le droit d’admettre que ce qui leur parle le plus ce sont les œuvres d’art et de l’intellect conçues par nos plus grands esprits créateurs et penseurs, que l’intelligence et la curiosité intellectuelle ne sont pas une espèce d’attitude répugnante anti-australienne, et que penser avec sérieux l’avenir de notre pays et de notre planète à long terme ne constitue pas une sorte de trahison culturelle.

Si vous avez foi en des valeurs plus nobles que le cumul de la richesse matérielle, arborez-les telle une Légion d’honneur la prochaine fois qu’un journaliste pharisaïque se servira péjorativement contre vous du mot « élite ». C’est cette accumulation obsessionnelle de biens matériels, encouragée par des gouvernements qui ne vénèrent pratiquement que la croissance économique, qui nous condamne, à terme, à la probabilité d’un scénario-catastrophe qui impliquera l’Australie et, plus largement, la terre entière.

David WILLIAMSON,

Dramaturge.

Traduit de l’anglais (australien) par Jean-François VERNAY.

Article paru sous le titre original de « Cruise Ship Australia ».

Le dramaturge australien David Williamson qui, comme ses pièces le montrent, refuse de se soumettre au politiquement correct.

Le dramaturge australien David Williamson qui, comme ses pièces le montrent, refuse de se soumettre au politiquement correct.

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