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La république des lettres

Lettres, livres & littérature

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Philippe Sollers: La nécessaire alliance des intellectuels et des écrivains

La république des lettres —
Philippe Sollers: La nécessaire alliance des intellectuels et des écrivains

L’histoire des rapports contrastés entre intellectuels et écrivains reste à faire. C’est une histoire passionnée, confuse, souvent souterraine, dont les enjeux sont en général sous-estimés, voire censurés. Rappelons simplement ce qui se passait, il y a trente ou quarante ans : Sartre écrit sur Genet et Flaubert ; Heidegger sur Hölderlin ; Derrida sur Artaud ; Foucault sur Bataille ; Lacan sur Joyce ; Deleuze sur Kafka ou Lewis Carroll. Partout des diagonales et des transversales de contamination, des franchissements de frontières.

Même chose avec les artistes, Giacometti, Picasso, Bacon. La société, qu’elle soit capitaliste ou totalitaire, voit alors d’un très mauvais oeil cette propagation réciproque entre penseurs et poètes, philosophes et peintres, psychanalystes et romanciers, linguistes et artisans du verbe.

Le foisonnement qui s’ensuit est révélateur : un décloisonnement s’opère, le cinéma s’en mêle, la musique enfouie se découvre (Stravinski, Berg, Webern), l’université et les vieux pouvoirs culturels sont mis en question, une explosion va se produire, et elle sera d’autant plus choquante que son déclenchement viendra « d’en haut », en contradiction avec les analyses sociales ossifiées. « D’où parlez-vous ? » Très bonne question, qu’on fera vite taire. Chacun, n’est-ce pas, doit retourner à sa place, les intellectuels à leur compétence ou à leur prédication morale, les écrivains ou les artistes à la promotion des valeurs. On a eu peur un moment. Retour à l’ordre. Ne circulez plus, on vous dira où vous êtes.

C’est le moment technique où l’espace public devient massivement médiatique. Finis les séminaires bondés, à entrée libre, où tel ou tel penseur invente un discours souvent appuyé sur la littérature et l’art. Finie la prétention, émise par certains, que la littérature, depuis toujours, pense autrement que la transmission routinière de l’enseignement. Qu’il y ait davantage de pensée dans l’oeuvre d’Artaud ou de Joyce que dans un cours classique de métaphysique a été ressenti comme un véritable danger, une terreur. Les intellectuels ont failli à leur mission, ils se sont laissé enchanter par de pernicieuses sirènes.

Ils doivent revenir au réglage collectif, abandonner les aventures en dehors de leur discipline, plus de dérapages, plus d’embardées. Les écrivains, eux, sont priés de s’en tenir à leur cas individuel.

Tout le monde ira à la télévision, soit, mais chacun de son côté, les idées à gauche, les imaginaires à droite. Pas de mélange, surtout, cela pourrait désorienter le spectateur, brouiller les cartes politiques, indisposer le marché. L’intellectuel doit redevenir un « ingénieur des âmes », et l’écrivain un symptôme passager promis au classement sociologique hâtif. On doit penser pour rassurer, écrire pour inquiéter un peu, mais sans conséquences. La société n’a pas besoin de penseurs s’intéressant aux marginalités ou aux délires, ni d’écrivains qui se mettraient à réfléchir.

Bref, les frontières sont rétablies, la douane fonctionne. On a eu chaud : l’Ecole normale était en folie, le Collège de France un rendez-vous de types bizarres, la Sorbonne un vrai foutoir. Une petite revue trimestrielle, sans publicité, paralysait la création en France [8]. Malheureusement, ce mouvement d’agitation a gagné les universités américaines, on se demande comment. Mais il est en régression, la normalisation progresse.

Un intellectuel doit être utile, rassembleur, peu importe qu’il soit de gauche ou conservateur. Un écrivain, lui, doit être seul. S’il dépasse un peu la mesure, il aura intérêt à être absent ou aphasique, à défaut d’être mort. Tout contact entre intellectuels et écrivains ressemblerait à une reconstitution de ligue dissoute. L’intellectuel est fragile : trop d’expérience vécue pourrait le déstabiliser, l’énerver, l’entraîner dans des régions où il perdrait pied, le rendre semblable à un défroqué se jetant dans le sexe ou la drogue.

L’écrivain, en revanche, est une denrée précieuse, une névrose singulière en voie de disparition : sa fonction est de nous émouvoir, de nous faire rêver, de préférence de façon mélancolique et souffrante. Encore une fois, évitons les mélanges. On a trop vu où ils conduisaient.

Que s’est-il passé entre André Breton et Lévi-Strauss, à New York, pendant la seconde guerre mondiale ? Une rencontre féconde, un éclairage nouveau. Comment se fait-il qu’un grand écrivain réfractaire comme Guy Debord ait dit davantage de choses vraies sur la société globale de notre temps que tous les intellectuels marxistes ? Pour quelle raison Freud s’intéressait-il à ce point à Sophocle, à Shakespeare, à Dostoïevski ? Pourquoi Sartre, remontant des manifestations de rue, s’enfermait-il dans son studio avec Flaubert ? Que cherchait Foucault, à ses débuts, en fréquentant de jeunes écrivains intéressés par son Histoire de la folie et son livre sur Raymond Roussel ? Et Derrida, voyant souvent les mêmes, au moment où Mallarmé surgissait à ses yeux ? Et Barthes ? Et Lacan ? Conversations, dîners, promenades, lectures, vies parallèles intenses... Personne n’était encore installé, les rôles n’étaient pas définis, l’Histoire avait besoin, semble-t-il, de cette effervescence.

Désormais, il paraît que l’Histoire est close, qu’il n’y a plus d’idéologies, que la pensée, par conséquent, doit être prudente et modeste, alors que le bruit et la fureur sont partout, et que l’idéologie est la substance même de tous les discours. En réalité, bien sûr, tout continue, mais dans l’ombre, sans demander la permission de personne.

Le clergé institutionnel ne demande qu’à s’aveugler et ses relais médiatiques, par définition, sont sans cesse en retard (on les vexe beaucoup en le leur disant car ne sont-ils pas tout-puissants ?). Des contacts se nouent, des amitiés se maintiennent, des questions qu’on n’attendait pas se posent en dehors de l’information et de la lecture des journaux. Qui pense quoi en ce moment ? Qui écrit quoi ? Le système de contrôle prétend le savoir et le prévoir, mais rien n’est moins sûr, comme d’habitude.

Des intellectuels se mettent à lire des auteurs très modernes ou très classiques de la même façon. Des écrivains réfléchisssent à leur condition, se moquent de leur image, utilisent les moyens techniques sans se lamenter, passent à travers le mensonge économique, sont très attentifs à l’immédiat et à la persistance de leurs désirs. Ils voyagent, n’ont pas d’embarras nationaux, trouvent que leur époque, dans sa difficulté, est peut-être la plus excitante de toutes. Plus on veut les contraindre, plus ils s’imaginent libres et découvrent que c’est possible. L’argent est roi ? L’argent n’est rien. L’édition est de plus en plus commerciale ? Plus elle nivelle, plus la singularité est recherchée. L’inhabituel, l’unique, voilà les nouveaux sujets de pensée.

L’intellectuel, de son côté, est fatigué de la situation de ronronnement qu’on lui offre. Il se ressaisit, se décale, retrouve sa curiosité. Il sent que la mutation en cours, avec ses dévastations et sa misère, est un défi qui lui est personnellement adressé. Il recherche une nouvelle entente, comme l’écrivain une nouvelle écoute. On aura tout fait pour briser leur alliance : peine perdue.

Philippe Sollers pour Le Monde (10 février 2000) [9].

*

Mais, dans ses Mémoires :

Les philosophes et les intellectuels sont marrants : il suffit de les mettre à la question littéraire (et surtout poétique) pour observer leur affolement immédiat. Ils en rêvent, ils savent que c’est là que ça se passe dans le temps, ils tournent autour, ils en rajoutent, ils turbinent. Sartre, bien sûr, avec Baudelaire, Mallarmé, Genet ; Foucault avec Blanchot ou Raymond Roussel ; Lacan avec Joyce. Barthes finit du côté de Proust et de Stendhal et laisse croire qu’il va écrire un roman ; Althusser passe à l’autobiographie après avoir assassiné sa femme ; Derrida met les bouchées doubles avec Artaud ; Deleuze multiplie les incursions ; Badiou se veut écrivain (hélas), bref, ça brûle. Aujourd’hui, morne plaine, mais il est vrai que les philosophes et les intellectuels se sont désormais rangés dans le sermon politique et moral.

Philippe Sollers, Un vrai roman, 2007.

[1] Particulièrement visé : Bernard-Henri Lévy.

[2] Pourquoi elle ne portait pas sur les rapports avec les Verts ou le NPA en est un autre.

[3] Par ailleurs producteur de l’émission La suite dans les idées sur France-Culture

[4] On peut retrouver ces entretiens filmés sur dailymotion.

[5] J’étais cet été au festival de (free) jazz d’Uzeste animé par Bernard Lubat, j’ai pu une nouvelle fois le vérifier.

[6] Bernard-Henri Lévy avait publié également un Eloge des intellectuels en 1987. Par ailleurs, dans sa correspondance avec Michel Houellebecq (Ennemis public), il envisage, semble-t-il, de revenir au roman.

[7] On se souvient qu’à la fin de la Lettre sur l’humanisme, Heidegger, répondant à une question de Jean Beaufret — Comment sauver l’élément d’aventure que comporte toute recherche sans faire de la philosophie une simple aventurière ? — répondait :

« Ne nommons qu’en passant, pour le moment, la poésie. Elle se situe devant la même question et de la même manière que la pensée. Mais le mot à peine remarqué d’Aristote, dans sa Poétique, demeure toujours valable, selon lequel la création poétique est plus vraie que l’exploration méthodique de l’étant. »

Heidegger ajoutait : « Toutefois la pensée n’est pas seulement, comme recherche et question dirigée sur le non pensé, une aventure [En français dans le texte.]. La pensée est, dans son essence, pensée de l’Être, revendiquée par l’Être. La pensée se rapporte à l’Être comme à l’avenant [Geschichtlich andenkend.] [...] Porter à chaque fois au langage cette venue de l’Être, venue qui demeure et dans ce demeurer attend l’homme, est l’unique affaire de la pensée. » (Lettre sur l’humanisme, tel Gallimard, p. 125-126)

On n’y a guère prêté attention mais Sollers, dans La Divine Comédie (2000), revient longuement sur la Lettre sur l’humanisme — « texte fondamental », dit-il (p. 159). On aura tout intérêt à écouter la lecture qu’en propose aujourd’hui Gérard Guest dans son séminaire.

[8] Tel Quel.

[9] Philippe Sollers signait ses articles en tant qu’"éditorialiste associé". Le début de l’article se trouvait en première page. Cet article a été republié dans L’infini 70 (été 2000) sous le titre Intellectuels et écrivains.

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