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La république des lettres

Lettres, livres & littérature

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Recension du livre d'Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit Prince.

La république des lettres —
Recension du livre d'Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit Prince.

Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit Prince. Paris : Gallimard, coll. Folio, 1999, 104 p. ISBN 9782070451760. Prix 9,50EUR.

A l’occasion des 70 ans du Petit Prince, Folio lance une édition "collector" vendue sous étui et à tirage limité. L'œuvre est flanquée d'un livret de vingt-quatre dessins d’Antoine de Saint-Exupéry (1900-1944) suivis d’un commentaire d’Alban Cerisier, éditeur chez Gallimard. C’est sans doute à cela qu’on reconnaît le succès d’un livre : l’édition anniversaire. Lorsqu’on ne peut pas se permettre une édition augmentée (fait assez rare pour la fiction, c’est plutôt le sort du documentaire) pour la circonstance, l’on se paye le luxe de commercialiser une édition enrichie.

D’ailleurs à quoi reconnaît-on le succès d’un livre ? Probablement au fait que ce dernier ait éclipsé toute la production littéraire de l’auteur qui du coup n’est associé qu’à un seul titre. Interrogez un quidam dans la rue et il est à parier qu’il n’aura jamais entendu parler de L’Aviateur (1926), Vol de nuit (1931), Terre des hommes (1939), pourtant Grand prix du roman de l’Académie française ! Le Petit Prince (1943) en revanche lui sera familier. Deuxième indice : le personnage principal s’est mué en « entité fictionnelle fluctuante »[1] personnage que tout le monde connaît sans forcément l’avoir rencontré en lisant l’œuvre originale. Pour Umberto Eco, il s’agit de ces personnages de fiction qui « acquièrent une sorte d’existence indépendamment de leur partition d’origine ».[2] Troisième indice ? Les produits dérivés (figurines, tricots, bibelots, etc. que toute la mercatique déploie pour concurrencer le succès du livre avec des ersatz commerciaux qui vont propulser la figure mythique (en l’occurrence celle du petit prince) au-delà du marché des lecteurs. Quatrième indice, le fait que le livre se fasse hypotexte pour laisser fleurir une kyrielle d’hypertextes qui vont prolonger l’histoire originelle dans d’autres univers. Il en a été ainsi de ma fiction, Un doux petit rêveur (2012), une interprétation postcoloniale du Petit Prince qui a germé dans mon esprit à la quatrième lecture du célèbre apologue que je relis avec un regard neuf à une décennie d’intervalle depuis l’âge de sept ans. J’ai reconnu en ce jeune enfant – isolé, excentré et le plus souvent confiné dans son propre monde – autant la condition des écrivains et des insulaires postcoloniaux du Pacifique que celle des personnes qui souffrent de troubles envahissants du développement (TED). Ainsi naquit un hypertexte de plus.

Mais qu’est-ce qui fait le succès du Petit Prince ? L’écriture poétique certes, mais aussi un certain goût pour la formule qui, en ces temps propices au développement de soi, offre des lignes de conduite à observer au pied de la lettre et ouvre les portes du bien-être. Ces slogans illustrés font le bonheur des Facebookiens qui partagent à l’envi ces vignettes guillerettes sur leur mur. Florilège : « Il est bien plus difficile de se juger soi-même que de juger autrui » (45) ; « Voici mon secret. Il est très simple : on ne voit bien qu’avec le cœur. L’essentiel est invisible pour les yeux » (76) ; « C’est le temps que tu as perdu pour ta rose qui fait ta rose si importante » (78).

Mais Le Petit Prince parle à tout le monde, de 7 à 77 ans. Pas simplement parce que « Toutes les grandes personnes ont d’abord été des enfants » même si « peu d’entre elles s’en souviennent » (11), comme le souligne si justement la dédicace à Léon Werth (1878-1955), romancier, essayiste et critique d’art, mais surtout le meilleur ami de Saint-Exupéry. D’une part, à lire ce récit d’un garçon à la fois lunaire et solaire, mélancolique et esseulé sur l’astéroïde B612 lorsqu’il ne rend pas visite à d’autres planètes, nul doute que les enfants seront touchés par cette condition humaine qui suscite spontanément de l’empathie. D’autre part, toute la mythologie de l’enfance qui infuse le texte invite les « grandes personnes » à se laisser happer par leur part d’enfance réprimée, refoulée, et à réfléchir sur les valeurs qui ont été oblitérées par l’injure des ans : la naïveté, l’innocence, la franchise, la simplicité, l’imagination, etc.

Au vrai, « Les grandes personnes ne comprennent jamais rien toutes seules, et c’est fatiguant, pour les enfants, de toujours et toujours leur donner des explications » (14). Le jugement est âpre, voire sans appel, mais il faut reconnaître qu’il y a tout de même un fond de vérité. Même si le divorce entre l’enfance et la condition d’adulte est prononcé depuis la nuit des temps, on gagne à renverser la perspective comme le fait Antoine de Saint-Exupéry avec autant de poésie. Ce n’est pas l’enfant et ses idiosyncrasies qui demeurent une énigme pour l’adulte, c’est l’adulte qui décontenance l’enfant avec toutes ses bizarreries, ses obsessions et ses centres d’intérêt trop prosaïques. Chacun reste dans son monde, et les planètes continuent de tourner. L’histoire aussi, dans les chaumières du monde entier.

Jean-François Vernay.

[1] Umberto Eco, Confessions d’un jeune romancier (Paris : Grasset, 2013), 114.

[2] Umberto Eco, Ibid. 111.

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