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La république des lettres

Lettres, livres & littérature

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Recension: Gestes d’Humanités de Yves Citton

La république des lettres —
Recension: Gestes d’Humanités de Yves Citton

Yves Citton, Gestes d’Humanités. Paris : Armand Colin, coll. Le temps des idées, 2012, 224 p. ISBN 9782200279714. Prix 25EUR.

Ici à la rédaction, on aime Yves Citton, ce théoricien passionné et passionnant de la littérature qui se plaît à défendre « la cause littéraire », autant au travers de ses ouvrages (Lire, interpréter, actualiser. Pourquoi les études littéraires ? Editions Amsterdam, 2007 ; L'avenir des humanités, La Découverte, 2010) et articles que de son enseignement sous de nombreuses latitudes : aux Etats-Unis, en Suisse – sa patrie d’origine – puis en France. Avec Journal d’un corps (2012) de Daniel Pennac et, plus récemment, Chronique d’hiver (2013) de Paul Auster, la corporéité est bel et bien dans l’air du temps, ce à quoi participe Gestes d’Humanités, la réflexion dense et éclectique de Yves Citton qui porte un regard neuf sur la kinésie tout en rendant hommage aux traditions philosophique, littéraire, anthropologique et sociologique.

Dans le Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du ixe au xve siècle (1881) de Frédéric Godefroy, on trouvera bien le verbe « gester » qui, issu du latin gestare, signifie « gérer, administrer ». C’est donc par l’usage d’un quasi néologisme en vertu de cette nouvelle acception donnée au verbe gester qu’Yves Citton entend revaloriser le geste qui gagne en portée et se démarque formellement de l’acte et de la gesticulation au sein de notre « société du spectacle » devenue, depuis la formule consacrée par Guy Debord en 1967, hypermédiatisée. Selon l’auteur,

Si nous avons besoin d’un mot nouveau, qui serve de contrepoids non-péjoratif à celui de gesticuler, c’est que, dès lors que nos comportements sont exposés aux regards d’autrui, et bien davantage encore dans une société où les écrans se multiplient à l’infini, tout agent est condamné à être aussi un acteur. (16)

Après un aperçu synoptique des définitions plurielles du geste, défini comme « tout ce qui, de nos mouvements corporels, affectifs et relationnels, se montre à autrui, que ce soit de façon volontaire ou non, active ou subie » (17), le lecteur entre dans le vif du sujet avec les diverses gestualités (affectives, immersives, critiques) et « agentivités » – lisez les puissances d’agir – (esthétiques et mystiques) avant de découvrir « Le mycélium du sens » suivi d’un épilogue.

Force est de reconnaître que les gestualités dont il est question sont plus psychiques que physiques et lorsque la notion de geste se heurte à ses limites, l’auteur invoque Guerino Mazzola et son concept d’ « hypergeste » (94) pour déployer son raisonnement. Il faudra attendre la fin de l’ouvrage pour comprendre pourquoi Yves Citton souhaite faire un sort à la notion de geste. Il s’agit avant tout de « résister à la tyrannie des programmes » face à cette « fusion de plus en plus intime entre les capacités de notre corps biologique et les augmentations apportées par les technologies reposant sur la numérisation et l’algorithmisation » (261).

Si Gestes d’Humanités semble de prime abord exigeant, voire ardu, pour un public non spécialiste, Yves Citton, avec un goût certain du didactisme, le balise d’effets d’annonce, de rappels synthétiques, de précisions sémantiques, de précautions d’usage et de traductions opportunes qui offrent aux lecteurs de l’ouvrage un cadre rassurant auquel participe la clarté du propos qui n’est pas dénué d’un humour à la Pierre Jourde. J’en veux pour preuve cet extrait :

On observe un énième avatar de ce processus dans le délire d’évaluation affligeant actuellement l’université française, avec les grands inquisiteurs de l’AERES sillonnant le pays pour déplier tous les critères de fonctionnement au nom de la transparence, afin d’aider l’université d’Issy-les-Moulineaux à être visible depuis Shanghai. (262)

L’ouvrage prend une tonalité poético-mystique dans le pénultième chapitre dans lequel Yves Citton introduit la métaphore organique du mycélium, un hommage appuyé au concept de rhizome proposé « par Gilles Deleuze et Félix Guattari à la fin des années 1970 » (230) :

Le mycélium est un réseau de filaments qui se répand dans le sol et d’où émergent ici ou là ce que nous identifions comme des champignons. Ce que nous trouvons en forêt, coupons de sa base, emportons dans nos cuisines et faisons revenir aux petits oignons n’est que la partie émergée et visible (le sporophore) de ce réseau de filaments dont le substrat souterrain, parfois étendu sur plusieurs kilomètres, est le mycélium. (229)

A l’inverse du rhizome, le parallèle avec le mycélium « fait apparaître un réseau dépourvu de centre, qui peut proliférer dans de multiples directions, sans devoir reproduire une forme préprogrammée » (230). A l’image d’un Jean Baudrillard, l’auteur de Gestes d’Humanités perle sa métaphore pour nous dévoiler « le mycélium du sens qui sert de substrat commun (et communautaire) à nos gestes et à nos discours » (237).

Fait remarquable et trop rare pour ne pas le souligner, l’auteur fait partie de ces rares théoriciens de la littérature qui enrichissent leur propos de la recherche scientifique contemporaine. Les chapitres consacrés aux gestualités affectives et immersives prennent en ligne de compte l’apport des neurosciences en faisant état des nouvelles cartographies du cerveau, de la réactivation d’états perceptifs et du rôle des neurones miroirs. Il faut peut-être y voir ici l’empreinte américaine (d’où la présence aussi de quelques anglicismes qui colorent les pages de cette monographie) – les Etats-Unis faisant, depuis une décennie, figure de pionnier en matière de critique cognitive.

Jean-François Vernay.

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