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La république des lettres

Lettres, livres & littérature

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Recension: Stéphanie Vigier, La fiction face au passé. Histoire, mémoire et espace-temps dans la fiction littéraire océanienne contemporaine

La république des lettres —

Stéphanie Vigier, La fiction face au passé. Histoire, mémoire et espace-temps dans la fiction littéraire océanienne contemporaine. Limoges : PULIM, coll. "Francophonies", 2012, 326 p. EAN 9782842875541. Prix 27EUR

Spécialiste des littératures comparées, Stéphanie Vigier prend, depuis longtemps et avec une noblesse d’âme qui l’honore, fait et cause pour les minorités, les sous-représentés, les défavorisés, les figures de la marginalité, pour ne citer qu’eux, et leur donne une visibilité certaine.

La fiction face au passé, une monographie axée sur tout un pan confidentiel d’une littérature qui peine à s’exporter au-delà du cénacle des professionnels de la question, vient à la fois combler un manque éditorial patent et faire un sort à ces littératures dites « émergentes » qui ont rarement voix au chapitre dans la presse spécialisée. Nous saluons donc au passage les PULIM pour compter cette étude fouillée parmi leur production.

Comme on dit en anglais, « Don’t judge a book by its cover ». C’est d’autant plus vrai avec l’ouvrage de Vigier dont il ne faut pas se fier à la couverture fallacieuse et stylisée qui ne représente qu’une partie de l’aire géographique couverte par l’auteure. L’Australie, en dépit de sa masse continentale, est paradoxalement minoritaire dans cette étude, avec quelques lignes consacrées à la femme écrivain aborigène Alexis Wright ainsi qu’à Mudrooroo cité à deux reprises comme auteur « aborigène » (287/ 308), alors que sa filiation contestée depuis les années 90 a mis au jour une usurpation d’identité (1). C’est la Nouvelle-Zélande qui tient une bonne place avec des auteurs maoris comme Patricia Grace, Pat Heretaunga Baker, Witi Ihimaera. La Nouvelle-Calédonie, quant à elle, est essentiellement représentée par Déwé Gorodé. Si la Papouasie Nouvelle-Guinée est évoquée avec Russel Soaba et les îles Samoa par le truchement de l’œuvre d’Albert Wendt, le Vanuatu n’est pas en reste avec Marcel Meltheororong. Tahiti a également droit de cité avec des femmes écrivains maohis comme Chantal Spitz et Titaua Peu. Nous constatons donc que la sélection, certes éclectique, n’en est pas moins restreinte aux écrivains autochtones.

L’avantage que présente la monographie fort attendue de Stéphanie Vigier est qu’elle fait l’analyse de littératures d’émergence, dont certaines encore méconnues du grand public, en épousant le point de vue océanien. Cette publication est donc doublement postcoloniale : et dans sa teneur, et dans la perspective. Depuis quelques années, l’auteure nous régale de ses lectures érudites et fascinantes des fictions de l’Océanie francophone et anglophone et cet ouvrage nous présente une fine analyse des littératures des sociétés océaniennes autochtones enrichie de leurs particularités socioculturelles qui ajoutent de l’épaisseur à la discussion. J’en veux pour preuve cet extrait :

Le thème de la destruction de la parole occupe une place importante dans le recueil : Déwé Gorodé évoque ainsi « les paroles refoulées de/générations écrasées violentées humiliées », « la parole éparpillée », « la parole prisonnière », « l’amère rosée de la parole brisée ». La « parole » renvoie à un concept culturel particulièrement riche : à la fois verbe et acte, lien social (entre les vivants) et spirituel (entre les vivants et les ancêtres), la « parole » équivaut dans un certain nombre de langues kanak – le A’jië par exemple – à la notion de « coutume », dont il pourrait d’ailleurs être une traduction plus appropriée. (204-5)

Stéphanie Vigier s’appuie sur les travaux de Paul Ricœur, notamment la trilogie des Temps et récit afin « d’examiner comment les récits océaniens travaillent le concept même d’histoire » (dixit la quatrième de couverture) et d’analyser le rapport de la fiction au passé avec un esprit critique qui l’amène à contester certaines des observations du philosophe et théoricien littéraire. Selon Ricœur, les références historiques auxquelles recourt volontiers la fiction sont « neutralisées » par le caractère fictif de l’intrigue et des personnages. Ce qui amène Stéphanie Vigier à réagir avec pertinence : « La neutralisation de la portée référentielle des mentions historiques dans le discours fictionnel est peut-être vraie en théorie, mais elle est démentie par la réception pragmatique commune. » (218)

La macroanalyse des œuvres, ponctuées de microanalyses qui explorent tantôt les champs lexical, sémantique et grammatical, tantôt les champs narratologique et stylistique, l’amène – et l’on s’en réjouit – à formuler des considérations plus larges sur le statut de la fiction :

S’ouvre ainsi la possibilité pour la fiction, en faisant émerger de nouvelles modélisations, de nous encourager à produire des représentations renouvelées de la réalité, quoique les représentations fictionnelles n’entrent pas directement en concurrence avec les représentations réelles. Disons alors que si la fiction n’impose pas une représentation du monde, elle dispose à en concevoir d’autres. (128-9)

Si l’on s’attend tout naturellement à lire ces propos théoriques de la part d’une normalienne agrégée de lettres modernes, l’on peut se demander quelle légitimité possède un non angliciste pour apprécier le monde littéraire anglophone. Réponse : la légitimité du candide qui enrichit l’appareil critique d’un regard neuf. Il est vrai que les traductions de Stéphanie Vigier sont souvent élégantes (à l’image de son style !), même si parfois approximatives, mais certaines des traductions officielles qu’elle cite sont fautives et reprises verbatim. Cela dit, le travail linguistique fourni dans l’ensemble est plus que respectable. Autre ergoterie : peut-être qu’un index aurait permis de supprimer les redondances comme la discussion et les références citées en rapport avec le concept de « double circulation » de Bernard Rigo (202-3/291).

Reste à savoir si l’approche étroitement intellectuelle, voire scientiste avec des schémas narratifs à l’appui (230-1), de La fiction face au passé. Histoire, mémoire et espace-temps dans la fiction littéraire océanienne contemporaine donnera le goût de lire au plus grand nombre. L’utilisation abusive d’un jargon littéraire, monotone de par son insistance prononcée sur la forme, tendrait à désensibiliser la littérature. Comme un nouveau défi posé à cette jeune enseignante-chercheur, il ne lui reste qu’à contredire André Gide pour qui « Les mots sont impuissants à se saisir d'une émotion profonde ».

Jean-François Vernay

1. Lire Victoria Laurie, « Identity Crisis », The Australian Magazine (20-21 juillet 1996), 28-32 et Jean-François VERNAY, Panorama du roman australien des origines à nos jours (Paris: Hermann, 2009), 147-9.

S’ouvre ainsi la possibilité pour la fiction, en faisant émerger de nouvelles modélisations, de nous encourager à produire des représentations renouvelées de la réalité, quoique les représentations fictionnelles n’entrent pas directement en concurrence avec les représentations réelles. Disons alors que si la fiction n’impose pas une représentation du monde, elle dispose à en concevoir d’autres (128-9).

Stéphanie Vigier

La cause littéraire

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