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La république des lettres

Lettres, livres & littérature

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Recension: Du style tardif, Edward Wadie Saïd

La république des lettres —
Recension: Du style tardif, Edward Wadie Saïd

Recension écrite par Nadia Agsous 17.12.12 dans La Une CED, Les Dossiers, Etudes

Du style tardif, Edward Wadie Saïd, essai traduit de l’américain par Michelle Viviane Tran Van Khal, éditions Actes Sud, Hors collection, septembre 2012, 320 pages, 25 €

Titre original : On late style, éditeur original Panthéon Books/Random House, Inc., New York, 2006

« Je considère le silence comme un aspect du style »

C’est vers la fin des années 1980 qu’Edward Wadie Saïd (1935-2003), intellectuel palestinien, théoricien et critique littéraire, s’est intéressé aux œuvres tardives de musiciens et d’écrivains. C’est ainsi qu’il consacra au thème du style tardif une série d’articles. Il donna également quelques conférences dans des universités et anima un séminaire en 1990. Il projetait d’exploiter ces matériaux dans un ouvrage. Cependant, en raison de sa disparition en 2003, le projet demeura inachevé. Quelques années plus tard, il fut confié au critique américain, Richard Poirier, qui supervisa le livre, et à Michael Wood qui orchestra le tout. L’ouvrage posthume fut publié pour la première fois en 2006.

La version française du Style tardif a été publiée en septembre 2012 par les éditions Actes Sud. L’ouvrage est structuré en sept parties. Les chapitres I, II et V regroupent les conférences relatives au thème du style tardif prononcées par E. W. Saïd dans des universités et un article sur le sujet publié dans la London Review of Books.

Les chapitres III, IV, VI, VII s’attachent à mettre en évidence la conception saïdienne de la notion du style tardif ainsi que ses analyses d’œuvres tardives de musiciens et d’écrivains tels que Beethoven, Mozart, Glenn Gould, Jean Genet, Constantin Cavafy, Thomas Mann, Luchino Visconti…

C’est Theodor W. Adorno (1903-1969), philosophe, sociologue, compositeur et musicologue allemand, qui forgea la notion de « style tardif » traduite en langue anglaise par l’expression « late style », dans un essai qu’il consacra, en 1937, aux dernières compositions de Ludwig van Beethoven (1770/1827), en l’occurrence les cinq dernières sonates pour piano, La Neuvième Symphonie, La Missa Solemnis, les six derniers quatuors à cordes et les dix-sept bagatelles pour piano.

Créées à la fin de la vie du compositeur, à une période où celui-ci, sourd, à un âge avancé, vivait à l’écart de sa société, rejetant toute relation avec l’ordre dominant, les dernières compositions beethoviennes se caractérisent par l’expression d’une note de tristesse et d’un sens tragique. Saturées d’immobilisme, de moments d’absences, de silences, d’isolement, de rupture, ces œuvres laissent échapper un « sentiment d’inachevé, d’un abandon brutal, voulu… ». Et sonnent comme une suite d’épreuves et de « difficultés insurmontables ». Ainsi, il émane du style tardif de Beethoven une idée « d’anachronisme » et de tragédie qui attribue à l’œuvre musicale une dimension catastrophique. Les œuvres tardives de Beethoven « échappent à toute réconciliation et renvoient à une ”totalité perdue” », écrit E. W. Saïd. Et c’est précisément cette caractéristique qui leur confère leur « nature de catastrophes ».

Selon Adorno, « La maturité des œuvres tardives ne ressemble pas à celle des fruits mûrs. Elles sont […] non pas arrondies, mais ravinées, ravagées. Privées de douceur, âpres et piquantes, elles refusent de se prêter à la pure délectation ».

Certaines œuvres tardives se caractérisent par un esprit de maturité, de sérénité, de « résolution de conflits » et de possibilité de « réconciliation ». D’autres au contraire, expriment un sentiment de tourment, de tristesse, de révolte et une série de « contradictions irrésolues ».

C’est cette seconde catégorie de style tardif qu’E. W. Saïd s’est attaché à étudier dans cet ouvrage posthume. Ainsi, de son point de vue, le terme tardif traduit l’idée de l’existence d’une « tension » dépourvue d’harmonie et de quiétude. C’est une « forme d’exil » où s’exprime le sentiment d’une modification de temps, où le présent est investi par d’autres temporalités, le passé s’éloigne, le futur s’échappe. Il se dégage alors une impression d’ancrage dans le temps tout en se situant en dehors du temps. Ainsi, il émane d’un certain nombre d’œuvres tardives une très forte impression de non appartenance au lieu et au temps. C’est-à-dire « le sentiment de n’être ni à sa place ni dans son temps ».

A titre d’exemple, les dernières œuvres de la vie de Ludwig van Beethoven et de Wilhelm Richard Wagner (1813/1883) s’inscrivent à la fois dans et en dehors de leur époque. Elles sont « en avance » sur leur temps en raison de leur caractère audacieux et novateur. Elle sont également « en retard » sur leur époque de par leur aspect rétrospectif. « Elles décrivent un retour à des domaines oubliés ou délaissés par la marche en avant de l’histoire », écrit E. W. Saïd.

Les œuvres tardives de ces deux compositeurs dégagent un sentiment de non appartenance à leur société et à leur époque. Ceci s’explique par la transformation du statut de compositeur survenu à cette période. Contrairement à Mozart qui était lié à la société de son temps, le « nouveau » compositeur n’était plus « un serviteur » au service de la société et de l’église. Il devenait, selon E. W. Saïd, « un génie créateur exigeant qui se tenait orgueilleusement, voire peut-être narcissiquement, à l’écart de son temps ».

La caractéristique principale du style tardif de Constantin Cavafy, poète grec, originaire d’Alexandrie (1863/1933), auteur du poème intitulé Myrès ; Alexandrie en 340 après J.C., réside dans l’existence d’une tension entre un sentiment de « désenchantement » et de « plaisir » sans que cette contradiction ne soit résolue. E. W. Saïd souligne la présence « d’une tension » et d’une lutte entre ces deux éléments alors que chacun poursuit sa direction. Selon E. W. Saïd, cette tension est maintenue par la « subjectivité » de l’auteur.

Alexandrie, la ville natale du poète est omniprésente tout au long du poème. C. Cavafy attribue à la ville la fonction d’un « lieu » qui prend l’allure d’une « satrapie », c’est-à-dire « l’aboutissement du chemin qui le conduisit à la poésie de sa maturité ». C’est un espace qui renvoie à une dimension autobiographique puisque le poète évoque des lieux où se sont produits des événements qui ont trait à son histoire de vie : bars, cafés, chambres d’hôtels louées…

« Anonyme » car évoquée au passé et non « dans le contexte du monde arabe moderne », Alexandrie de l’univers cafavien est représentée comme une « promesse » sans laquelle le poète ne pourrait poursuivre son existence.

Il émane de la poésie cavafienne un sentiment d’exil, une note de « mélancolie désenchantée » qui s’ancre dans une temporalité qui se situe dans un double mouvement temporel, « en dehors du présent de la réalité, et parallèlement à lui ».

Du style tardif est un ouvrage transdisciplinaire qui mérite d’être connu et reconnu. Outre l’analyse rigoureuse du sentiment tardif tel qu’il se manifeste dans les œuvres des musiciens et des écrivains de grande renommée, les essais d’E. W. Saïd offrent l’opportunité de découvrir les spécificités stylistiques et métaphoriques de chaque œuvre étudiée.

Tout au long de l’ouvrage, E. W. Saïd émerge comme un érudit qui a une grande maîtrise en matière de littérature et de musique. Cette posture s’explique par le fait que l’auteur était spécialiste de littérature comparée. Il était également pianiste, critique musical, connaisseur de la musique occidentale classique et grand admirateur de Glenn Gould.

Les réflexions d’E. W. Saïd relatives aux caractéristiques des styles tardifs permettent d’établir une identification entre l’auteur, les écrivains et les musiciens dont les œuvres sont analysées dans cet ouvrage. A l’instar de T. Adorno, J. Genet, C. Cavafy et bien d’autres, E. W. Saïd vivait une situation d’exil, de « déchirement », d’absence. Un sentiment de décalage, c’est-à-dire l’impression de n’être ni à sa place ni avec et dans son temps, l’accompagna tout au long de sa vie. Cet état est décrit dans son ouvrage autobiographique, A Contre voie (Out of place, 2000) à travers l’extrait suivant :

« J’ai l’impression parfois d’un flot de courants multiples… Ces courants, comme les thèmes de nos vies, coulent tout au long des heures d’éveil et si tout se passe bien, n’ont pas besoin de s’accorder ni de s’harmoniser. Ils sont à “côté” mais peuvent être décalés, mais au moins ils sont toujours en mouvement, dans un temps, dans un lieu… Une forme de liberté, c’est ce que j’aime à penser, même si je suis loin de croire que c’est vrai ».

Outre l’idée de décalage qui s’exprime à travers ce paragraphe, il semble important de souligner l’existence d’une tension, d’une contradiction, d’une solitude. Pourtant, il émane de ce texte qui appartient à la phase ultime de la vie d’E. W. Saïd une note d’apaisement, d’harmonie, de sérénité. Ces caractéristiques dénotent l’existence chez l’auteur d’une prise de conscience, d’une stabilité, d’une maturité, d’une sagesse qui font naître chez les lecteurs/trices un sentiment de « réconciliation » et d’achèvement. Cette idée de réflexion raisonnée et de quiétude est d’autant plus renforcée à la fin de l’ouvrage autobiographique :

« Toutes ces discordances dans ma vie m’ont appris finalement à préférer être un peu à côté, en décalage ».

Morceau choisi, extrait du chapitre VII, Quelques aspects du style tardif :

« J’avancerai donc l’hypothèse que si l’opéra de Britten est une œuvre tardive, ce n’est pas uniquement par la manière dont il utilise Venise comme allégorie pour communiquer aux spectateurs un sentiment de récapitulation et de retour sur lieux, visant à décrire une longue histoire artistique. Il convient d’ajouter à ceci la représentation que cette œuvre donne de Venise comme étant un site idéal pour cet opéra, un lieu où pour le principal protagoniste en tout cas des contraintes absolument incompatibles sont délibérément condensés et confus l’un dans l’autre, au risque d’aboutir à un non-sens absolu… » (p. 287).

Nadia Agsous

Né à Jérusalem en 1935, il vécut avec sa famille au Caire, en Egypte. Puis il migra aux Etats Unis où il passa la plus grande partie de son temps à New York, où il est décédé en 2003. Il était professeur de littérature anglaise et de littérature comparée à l’université Columbia de New York. Edward W. Saïd est un théoricien littéraire, un critique et un intellectuel palestino-américain.

Bibliographie :

L’Islam dans les médias : Comment les médias et les experts façonnent notre regard sur le reste du monde, Actes Sud, Sindbad, 2011, 282 p.

La question de Palestine, Actes Sud, 2010, 382 p.

Réflexions sur l’exil et autres essais, Actes Sud, 2008, 768 p.

A contre-voie, Serpent à plumes, 2002, 429 p.

L’orientalisme, Seuil, 2005, 456 p.

Culture et impérialisme, Fayard, 2000, 555 p.

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