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La république des lettres

Lettres, livres & littérature

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SEMINAIRE: Prise et emprise des drogues Les sociétés observées dans leurs substances

La république des lettres —
SEMINAIRE: Prise et emprise des drogues Les sociétés observées dans leurs substances

Séminaire inter-laboratoires d’anthropologie sociale et culturelle

Aix-Marseille Université-EHESS

31 janvier et 11 avril 2014 - Campus St-Charles-Marseille/MMSH

S’ils ont pu faire l’objet de nombreuses approches psychologiques et neurologiques, la drogue et ses usages sont longtemps restés à la périphérie des études anthropologiques. Insérés parmi d’autres éléments de détail dans les monographies classiques des sociétés qui leur donnaient une place d’ordre rituel et magico-religieux, ils n’ont que très rarement constitué un objet en soi, propre à identifier une culture humaine (Singer, 2012). Cependant, depuis les années 1960, avec l’éclosion de la contre-culture nord-américaine, et surtout depuis les années 1980 avec la progression de l’épidémie du VIH, le thème des pratiques liées aux narcotiques a gagné en légitimité et en visibilité, s’autonomisant ainsi du champ symbolique auquel il était associé dans l’anthropologie classique. Ainsi de nouvelles études, orientées vers la compréhension des modes et styles de vie liés aux substances psychoactives, ont privilégié la notion de « sous-culture », notamment dans le cadre d’une ethnographie urbaine des groupes d’usagers (Becker, 1963). Les drogues et les substances addictives apparaissent désormais comme des objets problématiques qui peuvent servir de point d’observation de multiples enjeux et processus sociaux. En resituant le sens individuel et collectif des pratiques, l’ethnologie des anciens alcooliques réalisée en France par Sylvie Fainzang (1996) a par exemple montré combien la pensée médicale au sujet de la « guérison » des buveurs pouvait donner matière à une analyse anthropologique qui s’attache aux représentations de la personne, de l’identité, de la contagion et de la guérison. Cette étude de cas nous invite, en outre, à aborder la question de l’identité ou de la différence – idéologiquement construite par la culture du boire en Occident – entre narcotiques et alcool.

L'impuissance des modèles holistes - de type culturaliste notamment - à mettre en lien les expériences intimes et subjectives avec les dimensions structurelles plus globales qui les façonnent, amène l’anthropologie médicale critique à porter le regard sur les expériences individuelles pour en démontrer l’importance épistémologique. Le récent travail de l’anthropologue Angela Garcia (2010) sur l’addiction, la dépossession et le traitement d’héroïnomanes en milieu rural au Nouveau-Mexique illustre bien l’imbrication des questions d’addiction avec l’histoire culturelle troublée, la géographie physique et l’économie politique de la région qu’elle observe (Espanola Valley). Garcia observe en effet des sujets engagés dans un véritable travail moral de « deuil éternel » pour honorer la mémoire des souffrances de leurs ancêtres dépossédés de leur propriété à plusieurs reprises. La dureté de ce travail culturel de mémoire est exacerbée par les représentations, populaires et biomédicales, du traitement des héroïnomanes. Elles tendent à appuyer l’idée de « permanence » de la condition d’addiction qui fait écho à cette « souffrance sans fin » causée par les pertes et les dépossessions répétées.

La drogue et ses usages constituent par conséquent un observatoire de choix pour l’anthropologie. En premier lieu parce que leur étude amène à confronter l’ethnographie avec des problèmes sociaux parmi les plus aigus du monde contemporain. En second lieu, du fait de la nature même de l’usage des drogues qui, impliquant une altération de la conscience et des corps, conduit à poser comme enjeu problématique la relation de l’identité et de l’altérité. En dernier lieu parce que l’ethnographie des usages des drogues s’articule à la fois à l’histoire sociale, aux représentations collectives, aux politiques publiques, à l’économie, et aux processus de subjectivation individuelles, elle constitue un point d’observation privilégiée de toutes les échelles où se façonne le social.

Complexité de l’objet « drogue » : approche conceptuelle

L’ambivalence de cet objet d’étude apparaît immédiatement dès que l’on compare le vocable anglais « drug », qui signifie aussi bien « narcotique » que « médicament », avec le terme français « drogue », lequel avait autrefois la même acception duale mais ne signifie plus aujourd’hui qu’un produit moralement stigmatisé, d’usage occulte. Comme le soulignent les travaux de François Dagognet (1964), une telle complexité renvoie au statut du pharmakon, qui revient à introduire dans le corps une substance étrangère afin de rétablir, par un désordre consenti, l’équilibre organique ou psychique, et aux constructions sociales et culturelles afférentes. Tantôt substance soignante à fin curative, tantôt poison ou altérité nocive, la drogue est tour à tour mobilisée dans les actions contradictoires du chaman et du sorcier, du médecin et de l’assassin, ou encore, à l’époque contemporaine, en tant que produit dopant visant à augmenter les performances (dans le sport ou les activités de production), ou encore comme simple objet de consommation récréative. Le terme « drogue » lui-même mérite ainsi d’être interrogé en fonction du type d’objet auquel il renvoie, ou non. En effet, dans ses usages sociaux, le terme tend à être utilisé comme une catégorie infamante. Il est une étiquette qui a pour effet de stigmatiser une pratique ou une substance (voir Roustan, 2005). Penser les drogues invite donc à se pencher sur les limites que chaque définition fixe à notre réflexion. Doit-elle se fonder sur le critère comportemental de l’addiction, ou bien sur le caractère psychoactif des substances/produits ? Ou encore sur une définition emic de la « drogue », renvoyant alors le sens du terme à sa condition de label et à ses enjeux de luttes politiques, sociales et morales ? Quelles sont donc, en définitive, les implications de la notion de « drogue » ?

Ce séminaire propose en premier lieu de rendre compte de la variété des approches anthropologiques de la drogue et de faire dialoguer deux traditions qui ne le font peut-être pas assez. Renvoyant au « Grand Partage » de l’anthropologie, on peut en effet distinguer d’une part une anthropologie des substances psychoactives dans les dispositifs rituels (religieux ou thérapeutiques) et d’autre part une approche, liée à l’anthropologie urbaine ou à l’anthropologie de la santé, de la drogue comme pratique déviante ou comme enjeu de politique publique. Dans tous les types de pratiques, chamaniques, thérapeutiques, récréatives ou addictives, l’idée de drogue, en son statut de pharmakon, renvoie à une substance étrangère qui prend possession du corps et de l’esprit de l’individu. Il existe donc des passerelles et des parallèles entre les deux types de perspectives, que ce séminaire a pour ambition d’approfondir. En second lieu, il s’agira de questionner l’ambivalence morale et le flottement sémantique qui enveloppent ce type de substances, et de discuter la manière dont l’anthropologie peut faire usage de la catégorie « drogue » sur un mode à la fois distancié et relativiste. Les interventions pourront à titre d’exemple aborder les thèmes et questionnements suivants :

  • L’approche culturelle, en soulignant la diversité des usages des drogues, leurs représentations et leurs significations sociales selon les époques et les lieux : comment les transformations sociales récentes (rapport à l’État-nation et aux politiques de santé, rapport à la biomédecine, tourisme, etc.) ont-elles affecté les manières de vivre, de penser l’usage des drogues et de catégoriser les substances ? Comment les groupes sociaux gèrent-ils et parlent-ils de ces situations complexes où les usages rituels, thérapeutiques et récréatifs se confrontent (voir par exemple les cas du peyotl au Mexique et aux Etats-Unis, de l’ayahuasca en Amazonie andine, ou de l’iboga au Gabon et au Cameroun) ? Comment analyser sur un plan anthropologique les oppositions qui se manifestent entre les politiques des différentes nations occidentales, entre répression totale (France), tolérance relative pour l’usager et le petit producteur (Californie) ou encadrement officiel et fiscalisé (Pays-Bas) ?

  • Toxicomanie et traitements thérapeutiques : De quelle manière les institutions médico-sociales traitent-elles ceux que l’on nomme les « usagers » de drogue ? Quelles sont les pratiques de prise en charge, de suivi, d’accompagnement et de traitement des usagers de drogue ? Quels traitements sociaux et politiques sont appliqués à la catégorie d’objets et de substances labellisés « drogues » ?
  • Ethnographie des groupes d’usagers et production du sujet, interroger et comprendre l’approche emic des usages de drogues : quels sont les aspects sociaux, culturels et identitaires qui émergent de ces pratiques ? La notion de « déviance » est-elle toujours pertinente pour penser le comportement de ces groupes d’usagers ? Il s’agit là de penser la prise de drogue au-delà de sa dimension récréative, par exemple en tant qu’outil de production quand elle vise à améliorer la productivité ou les performances, ou en tant qu’élément d’un cadre rituel, puisque la prise de drogue à des fins rituelles est loin d’avoir disparu. De même, comment les pratiques individuelles de consommation de drogues s’articulent-elles aux contextes socio-politiques globaux ? Quelles relations s’établissent entre les expériences subjectives (à travers les notions de « plaisir », de « conduite à risque », « d’expérience initiatique » par exemple) et les normes produites par la société environnante ? La dimension du genre intervient-elle dans ces processus de construction des sujets par/contre les drogues ? De quelle manière ?
  • Ethnographie des producteurs de drogue. Le monde social du trafic de drogue reste mal connu. Il répond pourtant comme un écho aux entreprises morales et aux politiques législatives qui cherchent à contenir la production, la distribution et la circulation des « stupéfiants », il en est même le produit. Qu’en est-il des représentations et du langage des trafiquants sur la drogue elle-même, dans les contextes où sa production et sa distribution sont réprimées socialement ? Quelles dynamiques sociales amènent certains individus à entamer une « carrière » dans l’économie des drogues ? Qu’en est-il dans les cadres où la drogue est légalisée ?
  • La drogue comme « objet ». L’objet « drogue » présente-t-il une unité étant donnés la variété des substances regroupées sous cette dénomination et les différents usages et représentations qui y sont associés à travers le temps et l’espace ? Comment l’objet « drogue » s’est-il constitué en tant que tel dans les discours politique et scientifique ? La notion de « drogue » est-elle entièrement liée à la notion d’addiction ou d’accoutumance ? Quels sont les enjeux et les processus politiques à l’œuvre dans la construction de la « drogue » en tant que catégorie de savoir ? Son gain de légitimité en tant qu’objet de la discipline est-il lié à une demande sociale quant à la gestion de cette substance « inquiétante » ? Peut-on dépasser ce vague « air de famille » - pour reprendre la formule de Wittgenstein – qu’entretiennent les « drogues » entre elles et déterminer ce qui fait leur unité ontologique ?

Bibliographie indicative :

BECKER H., 1985 (1963) Outsiders, études de sociologie de la déviance, Paris, Métailié.

BENZI M., 1972, Les derniers adorateurs du peyotl, croyances, coutumes et mythes indiens Huichol, Paris, Gallimard.

DAGOGNET F., 1964, La raison et les remèdes, Paris, PUF.

FAINZANG S., 1996, Ethnologie des anciens alcooliques. La liberté ou la mort, PUF.

FERNANDEZ J.W., 1974, « Tabernanthe Iboga : l’expérience psychédélique et le travail des ancêtres », in FURST P.T. (dir.), 1974, La chair des dieux. L’usage rituel de psychédéliques, Paris, Le Seuil, pp. 219-248.

GARCIA A., 2010, The Pastoral Clinic: Addiction and Dispossession Along the Rio Grande, Berkeley, University of California Press.

GOLLNHOFER O., 1973, « Les rites de passage de la société initiatique du Bwiti chez les Mitsogho. La Manducation de l’iboga », thèse de doctorat de 3e cycle, Sorbonne, Siences humaines, Paris.

LEGLEYE S., 2011, « Inégalités de genre et inégalités sociales dans les usages de drogues en France », thèse de doctorat, Paris XI- Faculté de médecine Paris-Sud, Santé publique, Paris.

MARY A., 1999, Le défi du syncrétisme, le travail symbolique de la religion d’Eboga (Gabon), Paris, Éditions de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales.

MYERHOFF B., 1976, Peyote Hunt. The Sacred Journey of the Huichol Indians, Cornell University Press.

ROUSTAN M., 2005, « Sous l’emprise des objets. Une anthropologie par la culture matérielle des drogues et dépendances », thèse de doctorat de 3e cycle, Paris 5-Descartes, Sciences sociales, Paris.

SCHAEFER S. & FURST P., 1997, People of the Peyote: Huichol Indian History, Religion and Survival, Albuquerque, University of New Mexico Press.

SINGER M., 2012, “Anthropology and addiction: a historical review”, Addiction, Vol. 107, n°10, pp. 1747-1755.

WATANABE Takuya, 2012, « L’émergence de la drogue. La construction d’une catégorie à partir des cas de l’opium, du haschisch et de la morphine, XIXe-XXe siècles, France », thèse de doctorat, EHESS, Sciences sociales, Paris.

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